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 Chroniques de la Flèche

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Zal'Nash

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MessageSujet: Chroniques de la Flèche   Mer 24 Mai 2017 - 18:47

CHRONIQUES DE LA FLECHE



" Parce qu'un homme sans souvenir est un homme sans vie, un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir. "



Sommaire


Prologue: Tristes rivages


Iere partie - Fardeau


  • Kara'Jin

  • Peuple de mes rêves

  • Pour Zanza !

  • Ska'Thul

  • Que ton nom soit sanctifié

  • Songe d'une nuit d'été

  • Ja'Haraz

  • Un tombeau pour mon corps...

  • ...le salut pour mon âme

  • Stal'ek



IIème partie - Prière


  • Limbes

  • ...Et les faibles souffrent ce qu'ils doivent

  • Maggosh

  • Mourir pour Zul ?

  • ...





****


Dernière édition par Zal'Nash le Ven 13 Oct 2017 - 12:13, édité 24 fois
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Zal'Nash

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MessageSujet: Re: Chroniques de la Flèche   Mer 24 Mai 2017 - 19:21

Prologue - Tristes Rivages


Lorsqu'il avait - quelques mois plus tôt - reposé le pied sur les grèves de Strangleronce, il avait été submergé par les souvenirs trop longtemps enfouis de sa vie d'antan passée dans cette jungle laissée intacte par les années, coupée du monde, hors du temps. Qu'elle lui avait manqué cette jungle qui l'avait vu naître, lui et sa fratrie malheureuse. D'aussi loin qu'il puisse se souvenir, les quelques retours en Strangleronce qu'il avait pu se permettre depuis ce fameux jour où ils avaient fui ce même rivage, ces retours là avaient toujours été chargés du poids difficile du souvenir qui succédait bien vite à l'euphorie du voyage achevé et qui dissimulait mal un profond chagrin dont il ne pouvait se défaire, là, maintenant, les pieds dans le sable à contempler les arbres, le temps et les choses, égales à elles même, et manifestement inébranlables devant l'éternel, malgré tout...

Ah qu'il l'avait aimé cette jungle, et ses bruits, et ses odeurs... Le son des vagues s'échouant sur la plage et allant se perdre jusque dans les bosquets touffus, jusqu'au parterre fleurissant de la jungle. Et quelle douleur que celle qui écharpe le coeur du voyageur, qui après un long et difficile périple, revient chez lui pour y trouver tout à l'identique, indifférent au poids du monde qui pesait pourtant sur ses épaules.

Zal'Nash inspira une bouffée d'air, avant de jeter un coup d'oeil derrière lui et au navire arborant les couleurs de la Horde, qui l'avait déposé là. Ce drapeau, il n'espérait pas en revoir les couleurs ou le sigle avant longtemps, et pour faire bonne mesure il avait laissé derrière lui tous les souvenirs de son passé militaire sous la bannière cramoisie, abandonnant aux limbes tout ce qu'il avait été pendant dix, quinze, peut être vingt ans... Cette Horde là, il l'avait vu tant changer qu'elle n'avait désormais pour elle, ni le passé, ni l'avenir, et il ne faisait aucun doute qu'un vétéran comme lui n'y ferait pas de vieux os, à passer son temps à se lamenter sur les vieilles années - les belles années - qui avaient formé sa jeunesse.

Et maintenant, il était là. Seul, face à la jungle. Il faisait une chaleur à crever - comme toujours sur les îles - et le soleil cuisait sa peau nue, à peine recouverte par sa vieille armure tribale.

Et pourtant il était là, les pieds dans le sable à regarder les arbres, et il avait froid.



****



Journal de Zal'Nash; entrée 1ère

Citation :
"A mon frère,

Rentrer en Strangleronce s'est avéré plus difficile qu'escompté. La jungle, ses sentiers touffus, les ruines de nos ancêtres dont elle est parsemée, et les rivières qui la sillonnent... Tout y est à l'identique, tel que nous l'avions laissé, voilà plus de vingt ans. L'image en est douloureuse: alors qu'au delà des grèves de Strangleronce, le monde s'est fait et défait mille fois dans les flammes de la guerre, rien ici n'a changé de quelque façon que ce soit. Les âges ont défilés, insoupçonnés, et alors qu'ailleurs, le temps dévore les années, les êtres et les choses, ici dans la jungle, son emprise est inexistante, comme inopérante. Face à l'écoulement des jours, la jungle reste stoïque, toujours plus luxuriante, toujours plus touffue, et les pierres de nos empires ont disparu sous la mousse et l'écorce. La jungle n'est pas sensible au temps - elle est le temps; parmi ses arbres et sa végétation, je ne vois que des limbes dans lesquelles on s'oublie.

C'est ici, au coeur de ces tropiques millénaires, que viennent se perdre les époques et leurs vieilles choses, pour y disparaître et y mourir. Et moi qui étais revenu en ces terres pour retrouver les fuyants souvenirs de notre enfance, j'en viens à me demander si moi aussi, je ne suis finalement pas rentré dans la jungle pour y gâter le reste de mon âge et y mourir sans un bruit. Tristesse que ces lieux que je reconnais jusqu'au moindre bosquet, et dont le seul souvenir m'évoque une grande douleur, alors que ce monde de constance qu'est cette jungle inchangée, me regarde, moi qui suis marqué par le temps et le poids des années. Tristesse que de mûrir dans un monde si ancien qu'il a arrêté de vieillir.

Que ne fallait-il pas, atteindre ces tristes rivages où nous grandîmes, pour comprendre qu'un être est si peu de chose, qu'il peut bien naître, grandir et mourir en un même lieu, sans que celui ci ne change, effectivement, de quelque façon que ce soit..."


Dernière édition par Zal'Nash le Lun 7 Aoû 2017 - 14:01, édité 3 fois
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Zal'Nash

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MessageSujet: Re: Chroniques de la Flèche   Ven 2 Juin 2017 - 18:14

PARTIE I - Fardeau


Kara'Jin


Moi aussi, j’ai vécu pour Dieu… Moi aussi, j’ai sacrifié ma chair, mes os et jusqu’au dernier de mes souffles pour que vive l’espoir d’un autre que « moi » - « moi », unique centre du monde sous mes pieds ; « moi », pièce maîtresse de mon univers. De tous les mortels qui peuplent la terre, j’ai souffert d’entre tous, pour servir les cieux et exaucer les vœux d’un être qui m’était étranger. Sur ces pierres léguées par mes ancêtres, j’ai versé mon sang et dédié chaque portion de mon âme, jusqu’à ce que tout ce qui était « moi » s’efface, disparaisse et ne devienne qu’un chuchotement dans les limbes. C’était ça, ma vie – un sacrifice de tous les jours, qui cheminait chaque fois un peu plus, vers la réalisation du grand dessein des maîtres, et par la même occasion, vers l’annihilation de « moi ».

Mais dans le monde des trolls, il n’y avait – tout comme il n’y aura jamais – de place pour le « moi », et la vie qui fut la mienne ne fit qu’illustrer dignement cette vérité, si fondamentale, si essentielle, par chez nous. « Être troll », ce sera toujours « être par rapport à quelque chose », et d’abord par rapport aux loas, avant « d’être en soi ». « Être » chez les trolls n’a de sens que dans l’association à un plus grand ensemble ; le troll « est » par rapport aux dieux ; il est par rapport à l’empire ; il est par rapport à son peuple ; il est par rapport à son clan – et puis, enfin, passées toutes ces sphères là qui dominent sa vie, il n’est plus du tout. « Être troll », en somme, c’est exister dans le tout et surtout dans l’Immense. L’immensité nous stimule ; elle nous exalte. C’est à travers elle que le troll s’incarne si parfaitement, car le troll se sent destiné à la grandeur. Il se sait partie d’un glorieux ensemble, et c’est à travers cet ensemble là, qu’il se voit exister. Il a besoin de ce frisson que procure l’Immense. Or, seul, le troll n’est rien. Chez nous, point de mesure unitaire, ou de notion d’individu – le troll hors de l’ensemble ne peut rien, ne rêve rien, ne sert rien, ne pense rien, n’est rien… Et c’est bien parce qu’il n’existe pas par lui même et pour lui même, que le troll cherche à exister par et pour autre chose. Cette chose – quelle qu’elle soit, pourvu qu’elle soit glorieuse et pourvu qu’elle soit immense – constitue alors bien plus qu’une simple « chose » ; elle est la matrice de tous les trolls, le liant de tout un univers, le socle en somme, de tout ce qui est entre la terre et les cieux pour ces êtres là qui sont sans être, et qui n’existent qu’à travers ces artifices sociaux que sont les clans, le peuple, l’empire et les dieux – autant d’éléments dont ils sont la parfaite synthèse.

C’est justement parce qu’être troll c’est « être tout plutôt que de ne pas être du tout », que ma vie peut être résumée, à la plus impersonnelle narrative, en une collections d’actes qui sans avoir été le fruit de mes choix, ont façonné mon existence toute entière. Ce n’est qu’au prix d’immenses efforts que « Je » a pu émerger de cet esprit d’ensemble où se noie l’individu avant même d’avoir été, seulement pour constater que tout ce que j’étais, tout ce que je pouvais devenir et ce jusqu’au dernier de mes jours, avait été décidé par d’autres que « moi » et ce bien avant ma naissance – il n’y avait pas de hasards, de mystères ou de coïncidences dans le cycle que fut mon existence, car en bien des façons, celle ci avait été jouée pour et par d’autres que moi, avant moi. J’avais en quelque sorte déjà été avant d’être, et ce que je fus, en conséquence, n’en est aujourd’hui que plus insignifiant.

De cette vie vécue pour d’autres, et de ces sacrifices quotidiens auxquels ma vie pourrait finalement être réduite, je n’ai pourtant pas le moindre regret. Car, au cœur de ce qui pourrait s’apparenter au plus intime niveau de mon être, je ne contemple que l’honneur d’avoir été pour mes dieux, mon empire, mon peuple et mon clan plutôt que d’avoir été pour moi même, « moi » poussière insignifiante, qui n’ai pris la mesure de ce grand devoir qui est le nôtre, que bien trop tard.

En dehors de ces choses là que les trolls placent au centre de leur univers, je n’ai pas existé. Je n’ai pas vécu, je n’ai pas pensé, je n’ai pas rêvé, je n’ai pas parlé, je n’ai pas agi… Je n’ai, en fait, pas été.

Et pourtant, je n’en regrette rien.



Dernière édition par Zal'Nash le Sam 5 Aoû 2017 - 14:28, édité 1 fois
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Zal'Nash

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MessageSujet: Re: Chroniques de la Flèche   Ven 2 Juin 2017 - 19:23

Peuple de mes rêves


Deux ans plus tôt

Quand il avait appris la mort de son frère aîné Kara’jin, Zal’Nash s’était soudainement enfermé dans un imperméable silence pendant de longues semaines. Il avait cessé de fréquenter ses troupes du jour au lendemain, et s’isolant dans une caverne voisine de son campement en Nagrand, il s’était progressivement retiré du monde. C’est dans ces ténèbres solitaires qu’il avait trouvé assez de calme pour mener à bien son deuil et laisser s’échapper le trop profond chagrin qui s’était alors abattu sur lui. Car aux yeux de Zal’Nash, la mort d’un frère, c’était, plus que la seule mort d’un proche, la mort de soi. Et c’était déjà beaucoup de chose de perdre un proche – mais c’était chose courante ici bas, et qui plus est une banalité du temps de ces guerres interminables, dont Zal’Nash avait pris la triste habitude. Perdre un morceau de soi, néanmoins, c’était encore une toute autre sorte d’enfer, et quoiqu’il n’en était alors déjà plus à son premier frère perdu, la disparition – si subite – de Kara’jin, lui avait déchiré jusqu’aux fibres de l’âme, si bien qu’il avait longtemps cru ne jamais s’en remettre. Et à bien des égards, effectivement, il ne s’en était jamais remis.

Cette plongée dans le noir avait en vérité été salvatrice pour Zal’Nash, dont l’humeur s’était instantanément dégradée après avoir eu vent de la nouvelle. La poursuite de son quotidien au camp et dans les rangs n’aurait rendu la chose que bien pire en tâchant de balayer au plus vite le bon souvenir de son frère défunt et d’ensevelir le deuil sous le poids rassurant de la routine. La plus totale solitude que lui avait offert la pénombre de cette caverne avait, en cela, œuvré dans le sens de la rémission en poussant le troll dans le plus noir et le plus profond des puits : seul face à lui même, il avait scruté l’abîme, il avait hurlé, et rien ni personne n’était venu lui porter secours. Ce jour là, Zal’Nash avait pris la pleine mesure de son abandon et du trop lourd fardeau qui pesait sur ses épaules, et il avait désespéré. Ce jour là, il s’endormit dans les ténèbres, et il mourut un peu, juste assez pour ne plus jamais être celui qu’il avait été, et survivre pourtant, au trépas de son frère.

****

Le jour de ma mort, juste avant qu’ils ne viennent m’abattre, j’ai su que ma vie – toute ma vie – avait été un échec. Jaugeant l’immensité derrière moi et devant, ma fin imminente, je n’ai réalisé qu’alors, la futilité de tout, et surtout du travail qui avait été l’objet de ma vie, et auquel je m’étais fidèlement dédié. Plus que de mon âge, j’ai pris conscience de la fragilité de l’être, de son usure et de l’inutilité qui en découlait, et je m’en suis trouvé terriblement las. J’étais usé et fatigué, et rien, absolument rien, n’en était changé pour autant.

J’ai griffonné quelques notes sur un vieux parchemin que j’avais là sur mon plan de travail, confiant que ceux qui viendraient pour moi n’en feraient que peu de cas. Ce n’était pas grand chose – quelques pauvres mots tout au plus – et les loas savent qu’ils ne seraient que d’un maigre réconfort pour ceux qui les liraient. C’était quelques mots, pourtant, plus qu’assez me disais-je, pour laisser une trace de « moi », un indice, une marque de mon passage sur terre qui crierait au premier venu « J’ai été ! J’ai été ! ».

Puis quand ils sont venus, je n’ai trouvé que la force de leur sourire pauvrement, désarmé que j’étais face à leur ardeur et à leurs nombres. J’ai bien tenté de me redresser pour leur faire face fièrement, mais déjà ils m’avaient broyé les os d’un revers de masse. Puis, gisant au sol, ils m’ont taillé en pièce, ne laissant au final qu’un cadavre bousillé, tout au plus un bout de ce que j’avais pu être, la charogne de moi même.



****


A de nombreuses reprises dans sa vie, Zal’Nash avait eu l’occasion d’effectuer cet examen de conscience qui s’impose souvent à ceux qui, ayant trébuché en chemin, jettent un regard derrière eux. Or, s’il avait toujours été très positif quant à sa dévotion aux loas, cet exercice d’autocritique avait par ailleurs souvent mis en relief un vide singulier dans sa vie, ou plutôt l’empreinte d’une chose qui avait été avant de ne plus être, pour n’en laisser que la trace. Cette chose, c’était le sentiment d’appartenir à un peuple encore de ce temps, de s’y reconnaître, de s’y retrouver, de s’y construire… De tous les peuples de la terre, aucun n’était parvenu à la hauteur des nations trolles, pour finir aussi divisé, amoindri et humilié que celles ci.

A l’instar de la plupart des trolls – de son espèce comme de toutes les autres - Zal’Nash était né dans des ruines où il avait grandi, abreuvé de cette nostalgie de l’ancien temps, qui dissimulait mal l’orgueil écroulé d’une race peut être trop ancienne. Les trolls – tous les trolls – étaient nés sous le signe de la honte et de la rancœur, hantés par ce sentiment d’être nés après leur temps et dotés d’un cœur pour haïr toute la terre. Blessée avant même d’avoir été, écrasée par les legs d’un glorieux passé qu’elle aimerait voir se refléter dans son avenir, « la figure du troll » telle que l’imaginait Zal’Nash, était celle d’un être en mal d’espoir.

C’était précisément cette souffrance à la fois très intime et collective, qui avait longtemps esquissé les contours d’un rêve pour ce prêtre de Shirvallah esseulé, à la dérive dans le monde des orcs où il n’avait su trouver sa place. Longtemps, il avait cru revenir un jour en Strangleronce pour corriger les errements du passé et ressusciter le clan de ses pères, et avec lui, l’âme du peuple troll. Longtemps, il avait patienté dans le giron de la Horde, prêt à saisir l’occasion d’exhumer ce vieux monde poussiéreux et oublié de tous. Puis le temps avait passé. Il avait vieilli, et si cette émotion au centre de lui n’avait pas perdu en éclat, sa fougue s’était émoussée, sa détermination abîmée, et il s’était perdu. Égaré en route, il avait erré longtemps, incapable de naviguer cet « océan de tous les possibles » où l’âge avait tôt fait de noyer jusqu’au dernier de ses espoirs.

A la différence de ses frères – ou du moins, la majorité d’entre eux – Zal’Nash était allé se perdre dans les ombres du doute. L’aîné de sa fratrie, Maggosh, avait répondu à l’appel de Zul et rejoint les rangs des Zandalar ; puis, désapprouvant ce choix, son second aîné, Jin’zua avait entrepris de reprendre en main le rêve de leur père. Plusieurs fois, il était revenu vers Zal’Nash, soucieux de l’avoir à ses côtés dans ce qui devait être « la réalisation de toute une vie ». Plusieurs fois, il avait refusé, bénissant la volonté de son frère, mais encore trop troublé par l’indécision et le manque de foi. Car c’était bien un manque de foi, dont il avait fait preuve, en observant ses frères reconstruire la Flèche-Sinistre au beau milieu de la jungle. Le rêve était beau, et il avait été très ému de voir celui ci prendre forme ; mais quelque part, il le savait, il n’y croyait déjà plus.

Puis Jin’zua était parti, accompagné de ceux qui avaient toujours marché dans ses pas – et comme Zal’Nash fut un temps : Ja’Haraz, Ska’Thul, Kara’Jin… Rejoints par plusieurs volontaires eux aussi séduits par l’idée d’un renouveau pour les peuples trolls, ils avaient entrepris cette quête inachevée léguée par feu leur père, portés par l’espoir.

Puis ils avaient disparus, et Zal’Nash n’avait eu d’eux aucune nouvelle depuis lors. Jusqu’à ce fameux jour, où l’on était venu lui apprendre le trépas de Kara’Jin, loin, quelque part en Kalimdor. C’était une note destinée à son nom - rien de plus - retrouvée par un éclaireur de la Horde, qui avait découvert sa dépouille.

Citation :
« A Zal’Nash Flèche-Sinistre, mon frère

Gurubashi oublie jamais. Gurubashi meurt jamais.

Pour la Flèche et contre le Sanglant,

Lem’ta loas »

De ces quelques mots il n’avait retiré qu’une profonde tristesse qui s’était bientôt mue en un sentiment de culpabilité abominable. Longtemps, il avait dérivé sur l’océan et il s’était perdu. Et maintenant, il s’était échoué, rappelé à la terre, fracassé par les vagues.

Il était seul. Son frère était mort. Mais le chemin était là, sous ses pas.

Un jour il sortit de la caverne, pour contempler Draenor une dernière fois.

Le soir, sa décision de quitter ce monde affreusement lointain où il dépérissait, était faite.

Et le lendemain, il avait déserté.



(Prochain fragment: Pour Zanza !)


Dernière édition par Zal'Nash le Ven 1 Sep 2017 - 18:07, édité 1 fois
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Zal'Nash

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MessageSujet: Re: Chroniques de la Flèche   Ven 9 Juin 2017 - 8:50

Pour Zanza !


Je me souviens très distinctement des vieux contes et légendes que nous racontait père, le soir, près du foyer et sur les grèves de Strangleronce. C’est peut-être même la seule image que ce mot – « père » – puisse m’évoquer aujourd’hui : un visage ridé et barbu éclairé par le feu, un sourire retroussé par la malice et des petits yeux brillants au fond desquels luisait ce, qu’enfant, j’avais attribué à la folie de l’âge, mais qui en rétrospective s’apparentait davantage à l’euphorie d’un conteur captivé par sa propre histoire. Les empires, les guerres, les grands rois, le vaudou et les esprits, c’était de lui que nous les connaissions si bien, nous qui prêtions toujours une oreille avide à ses ensorcelantes paroles, qu’appuyait un immense savoir. De tous mes souvenirs d’enfance, aucun ne m’est plus cher que ces longues nuits passées autour du feu, à l’écouter invoquer les vieux chapitres de l’histoire, exhumer les restes du passé et, par le seul pouvoir du verbe, ramener les morts à la vie.

Qu’il nous paraissait fou, notre vieux père, avec ses paraboles mystiques et ses fantaisies d’empire renaissant, alors que nous vivions tous dans des ruines sans âge, à moitié englouties par la végétation, sur lesquelles ont avait rempilé davantage de misère que retrouvé de grandeur. Qu’il nous paraissait lointain… Non pas que la tradition millénaire de nos ancêtres ainsi relatée ne suscitait rien au fond de nous, au centre de nous – bien au contraire, elle était éminemment structurante – mais alors qu’elle nous semblait se heurter à un désespoir implacable, père, lui, en tirait un improbable optimisme qui alimentait jusqu’au plus fou de ses glorieux rêves. De tous les trolls que j’ai pu rencontré depuis les jours passés de ma jeunesse, aucun n’a manifesté une ferveur comparable à celle qui des années durant, et jusqu’à l’instant de sa mort, avait animé chaque fibre de celui qui avait été mon paternel – et pourtant, les loas savent que les trolls n’en manquent pas, de ferveur…

Cette volonté imperméable au réel de faire ressurgir le vieux monde, je l’avais remarqué plus généralement chez les partisans de ce qui n’était déjà plus que le très modeste vestige de Flèche-Sinistre – la secte, le clan de mon père et de son père avant lui. En dépit de tout, et particulièrement des impitoyables rappels de l’éclatement total de ce qui avait été nos empires, émiettés tout autour de nous, tous sans exception œuvraient avec la conviction de reconstruire un univers pourtant effondré au delà du réparable. Et c’était au fin fond de la jungle que cette cinquantaine d’acolytes dévoués s’échinait à préserver les poussières d’hier, sans doute persuadée de sa réussite par quelque sorcellerie dont le vieux avait le secret. Pour de jeunes yeux sans expérience qui voyaient sans comprendre, « l’entreprise de toute une vie et de toutes les vies » que notre père avait porté de ses ancêtres jusqu’à nous, paraissait s’inscrire aveuglément à contresens de l’époque où nous naquîmes. Or, si ce rêve de famille était effectivement étranger au bon sens, l’essentiel s’avérait être ailleurs.

De toutes les histoires qu’avait raconté notre père, aucune n’eu autant d’importance que celle de Zanza, en cela qu’elle apporta toute la substance nécessaire à nos jeunes esprits, pour comprendre ce que « être troll » signifiait vraiment, et à plus forte raison, à une époque où « être troll » semblait ne plus avoir de sens du tout. Et, si Zanza n’occupait en effet qu’une place mineure dans l’imaginaire Gurubashi, son omniprésence dans la mémoire de Flèche-Sinistre était parfaitement singulière. Or cette distinction qui le plaçait en marge du culte des Cinq – et à bien des égards au dessus – prenait tout son sens à travers le conte qu’en faisait notre père, et qui paraissait un tout autre récit que celui plus fréquemment entendu au cœur de la société Gurubashi.

Loin de s’intéresser au don du juju que Zanza fit aux trolls, ou même à sa contribution dans la guerre contre le dieu du sang, le conte ne faisait que relater l’histoire d’un être qui avait connu les sentiers de la mortalité et de la fragilité de la chair, avant de renaître dieu passé le jour de sa mort. C’était, plus simplement, le récit d’une élévation spirituelle absolue venant ponctuer une existence remarquable et placée sous le signe de la dévotion – l’idée même au cœur du vaudou – et consacrant davantage l’idylle du troll lié à l’ensemble et aspirant à l’immense.

En cela, Zanza était la plus pure traduction du troll vers le divin, le passage du tangible au spirituel, la réflexion de la terre dans les cieux. C’est parce qu’il était loa, que Zanza méritait la vénération ; mais c’est parce qu’il avait été mortel avant de devenir dieu qu’il incarnait, en un mot, la perfection. Si le troll aspire à la grandeur et à l’immense, alors Zanza est le plus grand dieu des trolls, car il est né seul fragment d’un vaste ensemble et il est mort pour devenir l’immense, le tout. Zanza, c’est la réalisation de soi sous la lumière des cinq, l’image du troll en harmonie avec son monde.

Et père de nous sermonner lorsque nous fîmes montre d’un doute malheureux face aux rêves dont il ne démordait pas, envers et contre tous et face au reste du monde :

« Malheureux ! Ne voyez-vous pas le péché qui est le votre ? Pour rêver, notre peuple n’a besoin ni des autres, ni du monde et pas même du probable ! Il n’a besoin que de la foi en les Cinq et en Zanza, car lui, par son seul exemple, a montré aux trolls qu’ils ne prendraient tous leurs sens que lorsqu'ils seraient dignes ! Dignes de leur héritage, oui, mais aussi dignes des dieux et surtout dignes de lui, qui fut noyé dans le tout et devint l’immense…

Tout ce que nous sommes, tout ce que nous faisons, tout ce pour quoi nous œuvrons, n’a de sens qu’en lumière de cette histoire… C’est pour être dignes de lui, que nous continuerons, jusque dans les plus épaisses ténèbres, à entretenir nos rites et à vénérer nos ancêtres, les esprits, et les empires qu’ils firent prospérer. C’est pour être dignes de lui, que nous chemineront dans l’impossible et jusqu’à la fin de « nous ».

Car, tout, absolument tout ce que nous avons été, sommes et serons, nous l’auront été pour lui.

Pour Zanza. »



****


Lorsque dans les dernier de ses songes, il avait entendu la voix de Kara’jin résonner dans sa tête, exhumant ainsi les vestiges de leur enfance et le bon souvenir de feu leur père, Zal’Nash s’était senti plus confiant qu’il ne l’avait jamais été. Les mots de son conteur de père, ainsi repris par Kara’jin, paraissaient désormais un écho sans fin, un lien retrouvé entre hier et aujourd’hui, qui l’exhortait à poursuivre la quête entreprise par ses frères et par Kara’Sul – leur père – avant eux.

Et dans ces mots qui reprenaient peu à peu leur droit dans l’esprit du troll, Zal’Nash retrouva une forme de paix à laquelle il n’avait plus goûté depuis de longues années. Quelque part, ces souvenirs surgis des décombres de sa mémoire venaient combler les errements de sa foi, qui lui avaient coûté l'espoir. Les souvenirs dont son frère défunt s'était chargé de retrouver la substance s'avéraient la source d'une aide salutaire.

Il ferma les yeux, esquissant l’ombre d’un sourire au son de cette parole que Kara’jin chuchotait pour lui, depuis l’outretombe.

Pour Zanza

(Prochain fragment : Ska’Thul)


Dernière édition par Zal'Nash le Mer 12 Juil 2017 - 11:14, édité 4 fois
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MessageSujet: Re: Chroniques de la Flèche   Mar 13 Juin 2017 - 4:47

Ska’Thul


C’est lors des premier mois de leur exil en Kalimdor que Jin’zua et Maggosh étaient venus dans l’enfer blanc de Tanaris, pour renouer – comme ils disaient – avec « les perdus, les isolés du peuple des jungles, aujourd’hui condamnés à une éternité passée dans les sables ». A peine arrivé en Durotar avec leurs jeunes frères rescapés du sanglant, ils avaient très vite pris la décision de partir vers le sud après avoir laissé aux soins de leur cadet Kara’Jin, la garde de leur fratrie. Du sommet de leur jeune âge, avec à peine quelques poils au menton et tout juste assez de force pour se dire adultes, ils avaient cheminé de longues semaines à travers un monde dont ils ne savaient rien, dans l’espoir de retrouver ces lointains cousins Farraki’shi dont la seule existence relevait de la rumeur semi-légendaire tricotée par leur père. Un bien pauvre enjeu pour motiver une telle quête, dont l’importance fut pourtant déterminante pour nous tous qui incarnons à ce jour, la Flèche-Sinistre.

Et c’est sans hésiter, pourtant, qu’ils s’étaient mis en route vers Tanaris suivant les conseils de quelques nomades taurens rencontrés en Durotar et effarés par la folle entreprise des deux frères. Nul doute que les loas marchaient alors avec eux, car les deux jeunes trolls esseulés qu’ils étaient n’auraient autrement eu aucune chance de parvenir vivants aux portes de ce désert sur lequel nous autres Furie-des-Sables prétendions alors régner sans partage… Au mépris de leurs vies, ils s’étaient lancés sur les sentiers de Kalimdor, et longtemps ils avaient vagabondé de savanes en marécages et de marécages en steppes, sans garantie d’atteindre leur but visiblement toujours plus lointain. Longtemps, ils avaient souffert, arpentant les frontières de la faim, de la soif et du désespoir, acculés jusque dans leurs derniers retranchements mortels. Puis un jour, ils avaient franchi une dernière chaîne de montagnes, et ils étaient arrivés en Tanaris. Là, ils avaient contemplé un désert de solitude.

Pour le jeune Furie-des-Sables que j’étais alors, apercevoir deux trolls au poil bleu atteindre le seuil de nos ruines – à quelques heures seulement de Zul’Farrak – c’était encore une étrangeté assez rare pour que cela fusse un événement à soit tout seul. Mais pour ce qui est de l’étendue des répercussions que cette rencontre hasardeuse eu sur l’ensemble de mon existence et ce jusqu’à ce jour, il serait peut-être nécessaire d’ajouter qu’au moment où mon chemin croisa celui de Jin’zua Flèche-Sinistre, ma vie toute entière pris une direction contraire à celle que j’avais suivi jusqu’alors et que mon destin même – celui de Ska’Thul des Furie-des-Sables – en fut bouleversé. Car le troll que je fus et que je suis, ne serait tout simplement pas s’il n’avait pas été inspiré par l’esprit fécond de ce troll débordant d’une redoutable intelligence et exalté devant l’éternel, que j’ai depuis lors secondé et écouté infailliblement comme un prophète apportant une lueur de sagesse à nous autres, les éternels aveugles qui ne contemplaient que les ombres.

Du rêve que Jin’zua et Maggosh portaient visiblement dans leurs cœurs, mes comparses Farraki’shi ne partageaient que peu de choses. Ce n’était pas faute, bien sûr, d’être né dans des ruines et d’y avoir grandi pour mieux y mourir un jour, ou même d’exister dans la plus lointaine périphérie des civilisations du monde moderne : nous autres Furie-des-Sables étions sans doute parmi les plus faibles des derniers peuples trolls et notre archaïsme n’avait d’égal que notre isolement… Comme nos lointain cousins des jungles – dont les deux frère se faisaient les premiers représentants, à ma connaissance, depuis des temps immémoriaux – nous n’avions pour tout avenir qu’une fragile et éphémère préservation de ce glorieux passé, dont la survivance ne tenait qu’à un maladroit bricolage de vieux bibelots sacrés et de croyances vétustes, qui par leurs pouvoirs combinés parvenaient difficilement à faire peuple.

Notre société toute entière se résumait concrètement à un tissu pourrissant de pratiques et d’idées désincarnées, véritable cache-misère dont nos dirigeants se targuaient d’être les misérables héritiers. Car c’était bien de misère qu’il était question : le destin de Zul’Farrak, cité gardienne de l’Ouest, chargée de surveiller l’éternel sommeils de nos vieilles Némésis Qiraj, était affligeant. Après avoir été, pendant des temps immémoriaux, la sentinelle des empires trolls, notre peuple sombra dans un crépuscule sans fin, qui nous condamna à la perdition et bientôt, à l’oubli…

Cette misère inscrite à même la chair, c’était plus que l’océan entre nos terres, ce qui séparait nos deux peuples et leurs mondes respectifs. Dans cette jungles luxuriante où ils avaient grandis, Jin’zua, Maggosh et leurs frères avaient appris à surmonter l’apitoiement de tous les jours en nourrissant un espoir encore timide, alors qu’ici, on avait enterré avec le reste de notre gloire, jusqu’à l’idée même d’une renaissance à venir. Selon moi, il apparaissait clairement que si Zul’Farrak était pauvre de tout, elle était surtout pauvre d’espoir et sans doute de foi, dans la mesure où celle ci ne servait plus qu’à légitimer quelques chefs sans idées qui mourraient comme leurs vassaux, avec la conviction que leur monde était voué au déclin.

Cette pauvreté inhérente à ce qui était jusqu’alors « mon monde » ne m’advint clairement que lors de ce premier contact avec Jin’zua, dont les envoûtantes paroles paraissaient une mélodie pour mes jeunes oreilles. Un don, m’avait assuré Maggosh, légué par feu leur père Kara’Sul, dont les talents de conteur étaient reconnus, là bas, dans cette jungle si lointaine. Si la chance de rencontrer ce « troll hors du commun » ne m’avait pas été donnée par les esprits, je ne pouvais qu’attester par la rencontre de ses deux fils aînés de son caractère défiant l’ordinaire et du pouvoir prodigieux qui avait sans doute été le sien avant de devenir celui de Jin’zua. Dans ce désert qui m’avait vu naître, nul troll en effet, ne se mesurait à celui là qui se prétendait prêtre d’Hethiss – un loa serpent dont je n’avais jusqu’alors pas la moindre connaissance – et dont l’anodine silhouette projetait une ombre gigantesque. Cette ombre, elle avait dans mon cœur à moitié mort de Furie-des-Sables, suscité un battement inespéré, que je crédite de ma renaissance. Que ne m’avait-il pas fallut rencontrer l’extraordinaire qui scintillait au fond de lui – lui qui avait traversé un océan, puis un continent jusqu’à moi ! – pour prendre conscience de la médiocrité enfouie au cœur des miens, qui n’avisaient plus l’horizon sans un seul brin d’espoir, sans la moindre envie même, d’entrevoir un nouveau zénith pour ce peuple qui était le notre…

Quand Jin’zua entreprit de me conter les contes et légendes de la Flèche, l’histoire commune de nos peuples et de leurs héros, de la gloire de Zul’Jin aux horreurs du Sanglant en passant par l’ascension de Zanza, je fus saisi d’une étrange pesanteur qui m’avait été jusqu’alors étrangère. Ce poids reposant sur mes épaules et pesant sur les fondations même de mon être s’était alors révélé à moi comme étant le sentiment d’un sacrosaint devoir envers tous les trolls, de restaurer l’honneur de nos peuples et d’inscrire à même l’histoire le nom bafoué de notre race. Mon destin, j’en étais convaincu, ne prenait dès lors tout son sens que dans cette obstination à rendre leur dignité aux faibles et à illuminer les ténèbres du monde par une dernière flambée de gloire, par laquelle nous autres, trolls, ne serions plus jamais abandonnés aux limbes et oubliés.

Une nuit comme les autres et pourtant si unique d’entre toutes que je l’appellerai volontiers la première de mes nuits, j’ai prêté serment à la Flèche-Sinistre que ressuscitaient par cet acte les deux fils de Kara’Sul, en marge du village depuis lequel on m’observait sans comprendre. Cette nuit là, j’entamais au nom des loas, ma difficile quête pour apporter l’espoir au reste de mon peuple. Cette nuit là, je faisais mes premiers pas dans une autre version du monde des trolls – le vrai – que je n’avais jamais espéré contemplé depuis cette suprême perspective. Cette nuit là, enfin, je me voyais renaître, en troll nouveau.

C’était cette nuit là aussi, que commençait mon interminable lutte contre Mueh’zala, dont l’humeur, contrariée par mes vœux de m’adjoindre à la Flèche, fit bientôt peser sur mes jours l’écrasante malédiction d’une vie sans lueurs.

Moi, Ska’Thul des Flèche-Sinistres, fils de Zul’Farrak mais avant tout de Zanza, j’étais condamné à d’éternelles ténèbres par mon souhait d’apporter une lumière à tous ceux qui étaient les miens.

Ici commençait la première et la dernière de mes nuits, perdu entre l’éveil et le songe, cheminant jusqu’aux confins d’un cauchemar où je n’étais plus qu'une ombre sous le soleil, un somnambule en plein jour.


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MessageSujet: Re: Chroniques de la Flèche   Mar 13 Juin 2017 - 23:05

Que ton nom soit sanctifié


19 mois plus tôt

Sur ce navire qui l’avait amené jusqu’aux rivages brûlants de Tanaris dans la plus grande clandestinité, Zal’Nash s’était surpris à imaginer le premier périple de ses aînés vers les ruines de la légendaire Zul’Farrak. Puis, il s’était remémoré leur retour…

De ce voyage initiatique, il avait entendu tous les détails à travers la narration de ces sempiternels récits, en lesquels Jin’zua et Maggosh s’étaient efforcés d’incarner une nouvelle genèse pour la Flèche-Sinistre. C’était transformés qu’il étaient revenus des terres méridionales de Kalimdor pour retrouver le reste de leur fratrie déjà bien incorporée dans cette entreprise pleine d’espoir que portaient les efforts conjugués des orcs, trolls et taurens. Exaltés par les premiers succès de leur quête pour réaliser le rêve de leur père, ils n’en avaient été que plus amers de voir leurs cadets Kara’jin, Zal’Nash, Ser’kam et Stal’ek joindre leurs efforts à ceux des autres peuples exilés dans la terre ingrate de Durotar, pour faire naître la Horde de Thrall.

Jin’zua avait vu ses jeunes frères – la prunelle de ses yeux, l’unique motif de son acharnement jusque dans les crevasses du désespoir – soudain plus grands, plus forts et plus heureux sans doute que du temps où ils fuyaient les bourreaux de leur clan à travers la jungle. Dans ce moment qui l’avait tenu éloigné d’eux alors qu’il sillonnait les routes en quête de Zul’Farrak, ils avaient eu le temps de mûrir, de changer… Et il s’en était probablement retrouvé profondément troublé de les voir maintenant si enjoués de mettre leurs forces à disposition de cette construction étrangère à leur héritage familial, qu’était la Horde des orcs. Quelque soit la raison qui l’avait poussé jusqu’en Tanaris, quelque soit la finalité de ce périlleux voyage entrepris au mépris de sa vie, elle avait du paraître bien pauvre à la lumière de ce retour vers l’indifférence de ses frères, désormais résolument engagés vers l’avenir promis par l’étendard cramoisi.

Zal’Nash n’avait pas discerné l’ombre d’un sentiment furieux dans le cœur de Jin’zua, comme ce fut le cas dans celui de Maggosh, au centre duquel fermentait déjà la rancœur. Il avait scruté le visage visiblement déjà plus adulte de son frère bien aimé, y avait repéré les sillons que l’angoisse avait creusé et les premières rides qu’apportait le perpétuel souci des autres et des siens, et il n’y avait pas aperçu la moindre forme de colère, le moindre stigmate de rage… Mais c’était son regard qui l’avait instantanément marqué, ses yeux fatigués au fond desquels il avait contemplé une trop grande tristesse, qui lui avait noué la gorge. Et alors que Maggosh tempêtait de les voir se détourner de leur rêve à tous, Jin’zua s’enfonçait dans le mutisme au grand malheur de Zal’Nash, qui voyait sa fratrie se déchirer une première fois.

Et ce jour là, où ils se retrouvèrent tous aux portes de ce qui serait Orgrimmar, les deux aînés retournant d’un côté, et les jeunes parvenus de l’autre, il lui semblait bien avoir vu Jin’zua s’effondrer de l’intérieur sous le poids d’un insupportable chagrin, qui hanterait pour toujours ses rêves.

Et Zal’Nash de regarder les vagues qui l’amenaient inlassablement vers une lointaine époque, perdu dans ses souvenirs alors qu’il s’échouait sur les berges d’un désert sans fin.


****



Quand il était parvenu, après des heures de marche dans les sables de Tanaris sous un soleil tyrannique, au vieux sanctuaire d’Atal’Farrak qu’avaient bâti ses frères lors de leur premier séjour, Zal’Nash avait été surpris de n’y trouver aucun prêtre ou acolyte chargé de protéger les lieux. Cet endroit de culte, qui avait été établi dans de vieilles ruines encore à peu près dignes, avait servi d’avant-poste pour la Flèche-Sinistre depuis le passage de Jin’zua et Maggosh et jusqu’à récemment, afin de disposer d’un enracinement dans le pays natal des Farraki’shi – un mode opératoire somme toute assez commun pour une organisation aspirant à unir plusieurs mondes si éloignés. A de nombreuses reprises, dans les vingt dernières années, Zal’Nash était venu en pèlerinage à Atal’Farrak, retrouver les zélotes de son frère avec qui il continuait d’entretenir un lien très étroit, quoiqu’il soit troublé par son insistance à rester au sein de la Horde. C’était là, bien des années auparavant, qu’il avait rencontré pour la première fois Ska’Thul, fervent partisan de Jin’zua et éminent prêtre des Furie-des-Sables, qui était presque devenu un membre à part entière de leur grande fratrie.

Aussi, c’était tout étonné que Zal’Nash parvint au seuil d’Atal’Farrak sans trouver âme qui vive ou visage familier pour l’y accueillir, lui qui, à peine deux ans plus tôt, avait partagé un repas avec les Farraki’shi de la Flèche dans l’enceinte de ce même sanctuaire, qui avait alors paru fort joyeux. Au lieu de ça, il ne vit qu’une vaste ruine silencieuse et désertée de tout, égale à elle même, abandonnée au soleil et aux vents tanarides. Aucune trace, en outre, d’une esclandre ou d’une quelconque effusion de sang qui puisse expliquer la soudaine disparition des acolytes de la Flèche-Sinistre, évaporés sans un bruit, sans une trace de leur passage terrestre.

Puis, quand il s’engouffra dans les profondeurs du temple, il fut saisi d’un frisson glacial et il comprit enfin.


****



Œuvrer pour la Flèche-Sinistre avait, bien entendu, engagé une certaine hostilité de la part de mes pairs qui comprenaient mal l’intérêt de s’adjoindre à une bande de trolls des jungles en mal d’empire… La vieillerie sans nom que constituait le clergé Furie-des-Sables avait abondamment condamné l’entreprise qui était la mienne et à laquelle se joignirent plusieurs membres de ma tribu. Uzrok et ceux qui lui succédèrent n’eurent pas de mots et d’actes assez durs pour détruire tout ce que nous tâchions d’accomplir au cœur de Tanaris. Très vite, ceux qui comme moi, s’inscrivirent dans le sillage de la Flèche subirent les foudres de Zul’Farrak qu’avalisait Sul, et nous fûmes contraints à l’exil, jusque dans les retranchements d’Atal’Farrak que nous fondâmes lors du premier passage par chez nous de Jin’zua et Maggosh. C’est entre les murs de ce vieux temple que nous entreprîmes de mener à bien cette quête véritable dont nous étions chargé et qui précipita notre damnation.

De toutes les légendes dont je m’étais abreuvé aux lèvres de Jin’zua, la plus singulière fut celle du masque d’Ahn’do, la triste zélote du dieu sanglant, que j’avais appris à redouter au contact de mes cousins des jungles. A entendre les deux frères, puis tous les membres de la Flèche-Sinistre que j’eu l’honneur de rencontrer, rien – absolument rien – dans l’imaginaire Gurubashi ne pouvait se mesurer à la souveraine horreur qu’inspirait le seul nom « Hakkar », et l’aspect central d’Ahn’do et de son masque dans le récit qu’ils me firent de la guerre contre le sanglant me fit comprendre que cette légende là se démarquait de toutes les autres. Atal’ai, Hakkar, Ahn’do – autant de mots surgis de l’autrefois qui hantaient inlassablement par écho, tout ce que Flèche-Sinistre pouvait aspirer à devenir. Aussi, c’est sans surprise que j’appris la détermination de Jin’zua à faire ce que ses ancêtres n’avaient pu, soit détruire ce masque effroyable qui avait été un épouvantable instrument de l’écorcheur d’âme dans sa soumission de Gurubashi.

Mon rôle – quelque soit son importance sur ce vaste échiquier dont je n’avais certainement pas la pleine mesure – consistait « simplement » à récupérer un des objets nécessaires pour retrouver le masque, que j’imaginais protégé par un puissant sortilège… « Le croc de Ghaz’rilla », comme certains Furie-des-Sables l’appelaient, ne consistait réellement qu’en une vieille relique oubliée, probablement laissée à l’abandon dans quelques piles de gris-gris comme on en trouve des centaines, dans ces ruines sans âges où vont se perdre des trésors insoupçonnés.

Terrible erreur que la mienne, d’avoir bêtement sous-estimé les puissances à l’œuvre et subtilisé sans la moindre méfiance, cette relique noire qui coûta à mon âme, le salut…


****




D’une main, il avait brandi sa torche vers les ténèbres, et de l’autre il avait dégainé sa hache. La fragrance fétide de la mort qui empoisonnait l’air du temple arrachait à Zal’Nash un perpétuel haut-le-cœur, bien qu’il eut une certaine expérience de cette odeur nauséabonde qui hantait les champs de bataille. La putréfaction de la chair était, de toute évidence, une de ces choses abominables dont on ne s’accoutumait que très difficilement… Le prêtre de Shirvallah émit une grimace de dégoût alors qu’il découvrait petit à petit, à la lueur de sa flamme, ce qu’il était advenu des acolytes Farraki’shi de la Flèche-Sinistre. Des cadavres rabougris qu’il voyait pourrir à même le sol, figés dans l’expression d’une souffrance ignoble, il ne reconnaissait que l’ombre de visages familiers. Les loas seuls savaient en quel supplice avaient consisté leurs derniers instants. Marchant prudemment entre les charognes, Zal’Nash continua sa progression encore quelques temps.

Puis il aperçu un nouveau cadavre, encore prosterné devant une idole grotesque aux airs sévères, et il s’arrêta de nouveau, avant de tomber à genoux.

- Ô Ska’Thul, mon frère, fallait-il vraiment que toi aussi, tu tombes ? soupira-t-il, soudainement dévoré par la peine. En ces temps sans espoir, ta mort m’afflige cruellement…

- Je n’ai jamais goûté à la mort Zal’Nash, répondit une voix blanche. Et, les loas savent, que je n’y goûterai jamais.

Zal’Nash fit volte-face, scrutant les ténèbres d’où provenait cette voix étrangement éthérée qu’il aurait pourtant reconnu d’entre milles. A ses pieds, il pouvait sentir le corps de son confrère, déjà bien engagé dans le processus de décomposition, et dont l’immonde pestilence occupait l’antichambre toute entière où il se trouvait. Et pourtant, sa voix résonnait entre les murs du temples. Comment était-ce possible ?

- Mueh’zala nous a eu, Zal’Nash, continua la voix d’un air désolé. Le croc de Ghaz’rilla nous a leurré dans un piège qui a signé notre perte. Ce qui fut la Flèche-Sinistre en Atal’Farrak, n’est plus.

- Ska’Thul, bégaya Zal’Nash, masquant difficilement une grande tristesse. Comment est-ce possible ? Qu’est-il advenu de toi ?

- Il nous a maudit quand nous avons volé la relique que recherchait ton frère. Il a tué tous les autres et leur a dévoré jusqu’à l’âme. Quant à moi… Moi, je ne suis plus que l’ombre de moi même, un fantôme désincarné contraint à errer entre la vie et la mort, une âme damnée perdue entre deux songes, hors du temps…

Zal’Nash cligna des yeux. Puis, à la lumière de sa torche qui déchirait les ténèbres, il l’aperçut enfin. Depuis les ombres fuyantes, le spectre de Ska’Thul lui faisait face et lui rendait un insondable regard. Le troll devina une nouvelle ride se tracer sur son front, alors que le poids du chagrin s’alourdissait sur ses épaules.

- Vois, là, à tes pieds, dans les mains de la charogne qui fut moi, l’objet de notre quête aujourd’hui achevée. Vois le croc de Ghaz’rilla dont je porterais la malédiction jusqu’à la fin de toute chose. Prends le, et porte le à Jin’zua, veux-tu ? Je souhaiterai qu’il en fasse le bon usage, fut-il nécessaire afin de bannir les horreurs qui menacent encore notre monde.

- Ska’Thul, mon frère… Ce n’est pas la fin qui t’était destinée !

- Cette fin qui est la mienne est à ma convenance, Flèche-Sinistre. J’ai servi, donc j’ai été. Voilà tout ce que je pouvais espérer de mon destin. Va maintenant ; va et retrouve les autres. Transmets leur mon bon souvenir. Moi, j’ai bien peur de ne plus pouvoir cheminer avec vous vers cet avenir que l’on imaginait pour tous les trolls. Mais crois moi que j’aurai souhaité y trouver ma place. Hélas, l’entremonde est désormais mon seul refuge, et Mueh’zala – mon geôlier –  l’unique objet de ma lutte. Comprends bien que je ne puis t’accompagner partout où tu iras, même si cela aurait été mon plus grand bonheur.

- Jin’zua… Il te libérera. Il arrachera ton âme au cauchemar !

- A quel but ? sourit tristement Ska’Thul. L’essentiel est ailleurs, Zal’Nash. Les mortels que vous êtes ne peuvent plus rien pour l’ombre que je suis devenu. Mon existence n’est plus qu’un rêve éveillé sans fin auquel je ne puis me soustraire. Je marche entre le monde des esprits et celui des êtres, invisible, insoupçonné – une ombre évanescente sous le soleil, une silhouette esseulée qui arpente le temps et erre sans but; et bientôt je disparaitrai, sans laisser la trace d’un souvenir, sinon de cet héritage que je laisse entre tes mains. L’essentiel, en effet, est ailleurs. Et tu ne puis t’en détourner. Va maintenant ; prends ce qui fut l’objet de toute ma vie, et va !

C’est d’une main tremblante que Zal’Nash arracha la petite pierre gravée blanche que feu Ska’Thul serrait encore entre ses mains, sans décrocher son regard du spectre livide de son ami disparu. Il n’accorda même pas l’ombre d’un regard à la minuscule horreur qui avait décidément coûté bien trop de vies. Puis se relevant, tremblant, il hésita un dernier regard vers le fantôme qui le scrutait en silence.

Et il abaissa sa torche sur sa dépouille mortelle, qui s’enflamma dans un crépitement sinistre.

"Toi Ska’Thul des Furie-des-Sables, qui vécut pour la Flèche-Sinistre et mourut pour elle, que les loas t’absolvent. Que ton passage terrestre soit remémoré par tous comme digne et glorieux, et que ton sacrifice ne soit pas oublié. Que ton esprit trouve la paix, plutôt qu’il n’erre sans but dans le plus froid des mondes, et qu’il trouve sa place par delà la montagne, quand brillera la lune. Par Shirvallah,
je bénis ce chemin qui s'ouvre devant toi et implore les esprits de chasser les ombres qui te retiennent ici bas. Puisse le tigre veiller sur toi, toujours...


Toi, Ska’Thul des Flèche-Sinistres, héritier de Kara'Sul et gardien de nos peuples, que ton nom soit sanctifié – aujourd’hui, et à jamais."




(Prochain fragment: Songe d'une nuit d'été)
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MessageSujet: Re: Chroniques de la Flèche   Dim 18 Juin 2017 - 17:55

Songe d’une nuit d’été


Lem’ta, Ô Mueh’Zala, père du sommeil et du cauchemar, dieu du temps et gardien de l’autre monde ! Nombreux sont ceux de mon peuple qui craignent ton courroux et très peu oseront affronter ta volonté alors que celle ci règne en maître sur cet empire de silence qu’est le désert blanc de Tanaris. Longtemps j’ai contemplé les ombres, à guetter ce jour où tu viendrais t’emparer de moi, et par la force qui fut mienne, j’ai défié ton nom pour réaliser mon rêve. Si tout ce que je suis n’est désormais plus, et si mon esprit t’appartient pour les âges à venir, puisse-t-on au moins se souvenir que moi, je n’ai été esclave d’aucune peur et encore moins de mon destin. Si je comparais maintenant devant toi à jamais enchaîné, l’éternel damné que je suis aura au moins été libre…

Malheur à toi, poussière mortelle ! Malheur à toi ! Ton sacrilège est grand, mais l’illusion dont tu t’es bercé, l’est bien davantage. Car ceux que tu estimes comme des frères ne font que cheminer vers un abîme dont les plus braves ne reviennent pas, et le sacrifice qui fut le tiens n’empêchera en rien la chute des damnés de la Flèche-Sinistre. Malheur à toi, car l’œuvre de ta courte vie et de celles de tes zélotes, n’a fait qu’aboutir sur le plus vaste néant où vont se perdre les quêtes sans espoir et les promesses trahies… As-tu donc des yeux pour ne pas voir l’essentiel, au travers du visible ? Ne vois-tu pas que rien, pas même le plus sincère effort, ne peut sauver les maudits ? Ceux là que tu adorais et que tu as suivi jusqu’à ta piètre fin, ne vois tu pas qu’ils luttent contre les vagues d’un océan dont ils ne mesurent ni l’immensité, ni le sens profond ? Ne vois-tu pas que ceux là pour qui tu as donné ta vie, tentent désespérément de s’envoler contre le vent ?

Mais Seigneur, quelle quête pourrait être plus noble que celle visant à unifier nos peuples et préserver nos traditions – la mémoire même de nos ancêtres et de nos Dieux ! – des affres du temps, alors que le monde autour de nous s’enflamme tous les jours un peu plus ? Pourquoi seraient-ils promis à l’oubli, eux qui luttent pour nous autres – ceux défaits par l’histoire – qui n’avons connu que la faim, la misère et le fardeau du passé depuis des âges trop reculés pour qu’ils puissent être chiffrés ? En quoi sont-ils indignes du salut, ceux là qui souffrent tous les jours que Zanza fait, pour que le peuple des trolls et leurs esprits vénérés, retrouvent leur gloire d’antan et rayonnent à nouveau sur cette terre qui fut la nôtre ?

Tu apprendras que dans ce monde gouverné par la force, même la plus noble des causes est susceptible d’attirer la pire des damnations. Le pouvoir détermine toute chose entre les cieux et la terre, et c’est contre le plus grand des pouvoirs que les fils de la Flèche osent batailler, en défiant l’écorcheur d’âme, Hakkar lui même. C’est parce qu’aucun pouvoir n’est comparable au sien, que nul ne peut s’opposer au Sanglant sans s’attirer la malédiction que les faibles finissent toujours par récolter auprès des puissants. Le péché de Flèche-Sinistre est un péché d’orgueil, sinon de vanité – c’est parce qu’elle entend se mesurer au Dieu du Sang, qu’elle se condamne à des ténèbres comparables à celles qui ont dévoré jusqu’au cœur de Gundrak. Face à la colère d’un Dieu – fusse-t-il maudit par tous les autres – nul troll n’est une île, nul troll une terre surgie des flots, un bastion de résistance préservé du fracas des vagues…

Les dessins de la Flèche sont justes – en cela, j’ai foi ! Tout ce pour quoi nous avons œuvré, nous l’avons fait pour les trolls ; tous les trolls ! Amani’shi, Gurubashi, Farraki’shi et Drakkari’shi, les forts comme les faibles, les loyaux comme les traîtres ! Nous l’avons fait par foi, par passion et par attachement pour un peuple qui s’ignore et qui se consume dans l’adversité, alors qu’uni, il régnerait sur le monde… Et ce vol de votre noire relique que je commettais tantôt, je le faisais pour retrouver ce qui a été perdu, pour détruire ce qui n’a pu être détruit, et corriger les errements du passé, qui nous coûteront à tous le futur et même le nom de notre race et jusqu’à la dernière de nos ruines.

Ne vois-tu pas, Ska’Thul, que les justes n’ont de place que dans les cimetières ? On a fait des nécropoles avec leurs os et pour enfouir le reste de leurs corps dans le sol, on a creusé des milliers de tombeaux. Toute la bravoure du monde ne saurait être récompensée autrement que par la mort du nom, la mort de soi et par l’air glacé de la tombe. Le rêve de Flèche-Sinistre est un beau rêve, et il est plus digne sans doute, que tous les autres, par cette vision qu’il émet : l’image d’un monde meilleur – mais il n’en restera néanmoins que l’image, et ce doux songe où beaucoup se sont perdus et où d’autres se perdront longtemps après toi, n’altérera jamais la froide matière dont l’existence terrestre est malheureusement faite.

L’injustice sous toutes ses formes est enracinée jusque dans les entrailles de la Terre, et la mort de Gurubashi puis de Flèche-Sinistre sous la main du Sanglant, n’en est qu’une des nombreuses incarnations. Leur guerre – louée soit-elle par tous les trolls qui se veulent libres de la tyrannie de la peur – ne fait que germer le fruit d’une fierté pour laquelle ils ne récolteront que la foudre d’un Dieu si puissant qu’il transcende la justice même. Nul ne peut défier Dieu et prospérer. Car en ce monde trop bas pour contenir le moindre principe moral auquel tu entends répondre, je ne puis que constater que les forts font ce qu’ils peuvent et que les faibles subissent ce qu’ils doivent.



Si les forts sont si puissants que même la foi ne peut éclairer les ténèbres du monde et foudroyer la plus immonde injustice, alors la foi que je vous témoigne n’est rien et les dieux que vous êtes sont des faibles et indignes de nous. De mon vivant j’ai cru en les dieux comme j’ai cru en les trolls, et si j’ai souffert les caprices des premiers, c’était pour mieux servir les intérêts des seconds. Moi je n’ai été qu’un être mortel, sans puissance et sans vision, qui a tracé sa route sur terre pour sauver les siens, et vous qui aviez la puissance, n’avez rien fait pour étrangler le mal qui nous rongeait. Moi j’ai vécu dignement parce que j’avais foi en mon rêve, et le faible que j’étais n’en a été que plus fort – Flèche-Sinistre aussi, n’en a été que plus forte. Les fils de la Flèche-Sinistres, n’en ont été que plus forts. Eux se sont battus, depuis toujours, pour chasser les ténèbres qui menaçaient de nous engloutir. Et vous, vous les forts qui régnez sur notre monde, vous les forts en qui nous croyions, n’avez même pas cru en nous, qui œuvrions justement ?

Si les dieux sont si injustes, même envers leurs plus zélés serviteurs, alors je crache sur les dieux et je crache sur leur nom. Les trolls sont forts dans la foi, mais à défaut de pouvoir croire en vous – vous les faibles, les déchus, les décevants – ils pourront toujours croire en leurs empires, en leur peuple et en leur rêve, comme moi j’ai cru au mien.

… Et pour ce misérable songe auquel tu t’es abandonné, te voilà désormais perdu jusque dans mes confins, à contempler en troll malheureux, les limbes sans couleur d’une éternité de solitude.


(Prochain fragment: Ja'Haraz)
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MessageSujet: Re: Chroniques de la Flèche   Jeu 22 Juin 2017 - 3:29

Ja’Haraz



Des quelques pauvres souvenirs des jours de mon enfance qu’il m’est aujourd’hui possible de rassembler, il n’est rien qui puisse se mesurer au sempiternel récit que Kara’Sul faisait à l’occasion de la « célébration des anciens » - un événement que la tribu mettait un point d’honneur à perpétuer années après années quand venait la saison des pluies, et qui permettait par ailleurs de rassembler les derniers fidèles de la Flèche-Sinistre, alors un vestige d’une époque lointaine, trop lointaine. Dans ces rares moments où chacun venait puiser l’espoir auprès du vieux pour oublier un temps la résignation si caractéristique des périodes aux airs de fin de chapitre, la magie du verbe tel que Kara’Sul le maîtrisait, faisait prendre corps à « cet amoncellement de concepts vétustes et désincarnés » auquel notre tribu s’était tristement réduite. Fédérant une petite centaine de trolls à peine, la Flèche n’était effectivement plus qu’un piètre résidu de sa forme première – on dit qu’elle avait soulevé des milliers de trolls pendant les guerres Hakkari’shi – et les rassemblements de cette sorte paraissaient, à première vue, une malheureuse tentative de ressusciter son bon souvenir. Dans l’exercice du récit fabuleux, pourtant, ce qui faisait la substance de la tribu ou l’essence même de notre communauté, semblait tout à coup beaucoup plus palpable, tangible et à la portée de nos esprits mortels, ou en seul un mot, réel.

De haut de son âge vénérable et de sa connaissance encyclopédique de notre peuple et de son histoire, Kara’Sul n’était, dans son rôle de conteur, rien de moins qu’un faiseur de miracle. En grand maître de son récit, c’est avec une habileté confondante qu’il jonglait avec le vrai et le faux, mêlant si bien le mythique et le véritable dans les histoires qu’il tissait, qu’il en était difficile de déterminer s’il brodait de légende le réel, ou de réel la légende… Lui même une partie intégrante du conte qu’il narrait, Kara’Sul paraissait un personnage plus qu’un réel individu, une émanation mythologique faite chair, qui avait ramené de ses confins des histoires à n’en plus finir, et s’improvisait vendeur de rêve pour nous, les affamés d’horizons lointains comme d’outretemps… La fabuleuse mise-en-scène de la célébration des anciens – dans les ruines de la millénaire ville de nos ancêtres, Zul’Atal, perdue au cœur de la jungle – ne faisait qu’accentuer l’aura captivante du vieux, qui prenait alors d’immenses proportions, évoquant le temps de quelques jours, la gloire passée de Flèche-Sinistre.

Car c’était bien cela, l’idée maîtresse placée au cœur de cette célébration comme de toutes les autres : commémorer, rappeler, reproduire, et en fin de compte faire croire à « la Gloire de Flèche-Sinistre » dont nous déplorions l’extinction des derniers feux… C’était ça, le prodige du grand thaumaturge Kara’Sul : faire croire à la gloire par ses paraboles et ses mille-et-un contes, et la faire exister, de fait, dans nos cœurs rendus vaillants car enivrés de légende. Ironiquement, la gloire bien réelle de cette Flèche-Sinistre de notre temps ne tenait qu’au récit mythique qu’on en avait fait – une féérie bien ficelée par le vieux, qui avait parfaitement compris qu’une histoire n’avait pas besoin d’être authentique pour exalter les foules et faire son effet sur le monde : en fait, il suffisait d’y croire. L’entourloupe était d’autant plus merveilleuse qu’elle avait à son tour insufflé aux membres de la tribu un héroïsme époustouflant et pourtant véritable, dont on louera longtemps les prouesses et dont on écrira des légendes. Ce passage du mythe à sa réalisation tenait à mon sens de la plus puissante magie-sorcière qui soit – celle des paroles réellement belles – et le récit qui en émanait par la suite relevait lui même du prodige, car son origine réelle jetait alors un voile sur les doutes qu’on pouvait entretenir vis-à-vis de l’authenticité de nos vieilles légendes.

N’était-il pas possible, après tout, que nos contes contiennent plus de vérité qu’on ne le croyait, compte-tenu du caractère extraordinaire de notre présent à nous, transformé en un théâtre du plus improbable héroïsme par l’art du récit et la vigueur de la foi ? Cette aptitude de la légende à se matérialiser à travers ceux là qui l’entendaient et l’accueillaient au centre d’eux même, cette aptitude là consistait en un miracle pour notre peuple tout entier… Soudain un entremêlement du passé, du présent et du futur, notre histoire paraissait un mythe en perpétuelle autoréalisation, une fable écrite par les dieux eux même, dont les propriétés magiques dominaient le réel et qui, à bien des égards, le transcendaient. Les frontières du possible explosaient de toutes part et bientôt ce vieux conte qu’était « la Gloire de Flèche-Sinistre » était devenu le fil rouge de nos existence, la substance même de « nous », car nous lui devions ce que nous étions et tout ce que nous aspirions à devenir.

Le vrai comme le faux n’avaient alors plus aucune importance, car ni l’un ni l’autre n’avaient prise sur le suprême pouvoir que le mythe fondateur exerçait sur « nous ». Le mythe légitimait le réel, qui lui même légitimait le mythe. S’appuyant sur cette logique sans faille, Flèche-Sinistre paraissait alors une entité aussi indestructible qu’incontestable qui s’inscrivait dans nos tête comme la plus grande des idées et le plus saint des concepts. Mourir pour Flèche-Sinistre, c’était pour mon âme d’enfant, plus qu’une évidence, la perpétuation de cette logique selon laquelle le mythe se réalisait en chacun de nous. Et pour que vive la gloire de Flèche-Sinistre, il fallait bien entendu mourir. Cette grande idée – « la Gloire de Flèche-Sinistre » –  je l’ai gardée au centre de moi comme une relique de ma jeunesse passée au contact de Kara’Sul. Avec l’épée de mon ancêtre, elle constitue le seul héritage de ma tribu, dont toutes les traces furent anéanties jusqu’au souvenir même. Car toute forte qu’elle était, nageant dans l’illusion de sa propre grandeur, la Flèche-Sinistre n’avait pas l’ombre d’une chance face aux armées du sanglant. Et quand Hakkar vint fissurer les murs de notre fantaisie, la rupture fut aussi cinglante que soudaine.

Jusqu’au bout, ils auront lutté avec un héroïsme effarant – qu’ils étaient braves, ces trolls de la Flèche-Sinistre ! Qu’ils étaient voraces ! Jusqu’à ce que le dernier guerrier de la Flèche ne tombe, les Atal’ais auront tremblé d’effroi devant ce pouvoir que s’étaient octroyés ceux qui vivaient réellement leur légende. Mais enfin, le conteur lui même tomba – l’ensorceleur à la base de tout, qui avait sans doute fini par croire à ses propres histoires – et le charme fut rompu. Et soudain, la gloire de Flèche-Sinistre n’était plus qu’un vieux conte comme un autre, condamné à disparaître avec la centaine de trolls morts ce jours là dans un ultime cri de rage, qui s’estompait finalement pour ne laisser qu’un vague écho, le fantôme d’une grande idée qui avait cessé d’être.

Soudain j’étais le seul survivant de mon univers, une espèce à moi tout seul, une tribu d’un seul homme. Et moi de récupérer sur son cadavre l’épée de mon père, et de son père avant lui, et de prendre en chasse ceux qui avaient assassinés les miens, du haut de mes quatorze ans. Car malgré tout le sang versé et la sainte horreur qui émanait du dernier jour de mon enfance, jusqu’au plus profond de moi, j’entendais encore résonner les paroles de Kara’Sul le conteur de légendes, Kara’Sul le prodigieux, Kara’Sul l’immortel.

Et chaque vers de ses histoires, inscrits à même mon âme, m’exhortant à arracher ma vengeance…

Tout ça pour un vieux conte, auquel j’avais finis par croire moi aussi et pour lequel je m’apprêtais à traverser l’enfer tout entier, pourvu que j’en fasse surgir des plus sinistres ténèbres, la Gloire perdue de Flèche-Sinistre.




(Prochain fragment: Un tombeau pour mon corps...)


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MessageSujet: Re: Chroniques de la Flèche   Mar 11 Juil 2017 - 14:24

Un tombeau pour mon corps…






Citation :
Correspondance de Jin’zua
Lettre à Zara’thul et Hel’kalna des Likou,
20ème jour du 6ème mois, an 34

[…]

Quant à la gloire de Flèche-Sinistre, il ne fait aucun doute qu’elle s’incarne parfaitement à travers l’histoire de notre ancêtre Har’kaa – seigneur de la Flèche-Sinistre et prêtre de Shirvallah – dont l’éternelle croisade contre l’écorcheur d’âme et ses zélotes, est des plus mémorable. En effet, si l’ensemble de nos contes ont pour coutume de s’inscrire dans cet édifice qu’est « la Gloire de Flèche-Sinistre », ceux datant de la guerre civile s’illustrent comme étant les mythes fondateurs de notre tribu, et le destin d’Har’kaa est certainement le plus saillant d’entre eux. Quoiqu’un membre éminent du clergé Gurubashi durant les premières années de la terrible crise qui minait l’empire, Har’kaa avait refusé de céder à l’hystérie qui semblait gagner les instances dirigeantes de Zul’Gurub – alors que de nombreux prêtres et seigneurs commençaient à entrevoir la possibilité d’une issue dans l’usage révoltant du vaudou proposé par Hakkar, notre ancêtre ainsi que son cousin Zaar’lok s’opposèrent à cette tendance radicale, ce qui leur valut l’exclusion du clergé et la déchéance de leurs titres.

La grande sédition qui fut ensuite la leur est bien connue de tous les trolls, quoique chacun ajoute le nom de ses ancêtres à ce grand chapitre de notre histoire. Dans un récit légendaire comme celui ci, il y a après tout de la place pour de nombreux héros… Pour ce qui est de la Flèche, les noms d’Har’Kaa, Zaar’lok et celui d’un capitaine sanguinaire pénitent de la première heure – Aku’Sul – figurent parmi les plus illustres de notre tribu, tant leur lutte acharnée contre les tout-puissants partisans d’Hakkar constitua un couteux sacrifice dignes des plus grands mythes. C’est notamment à travers leur lutte contre les hauts-prêtres d’Hakkar Zan’dhu, Vaa’ko et Ahn’do qu’ils consacrèrent leur légende. […] Or si les « écorcheurs » furent vaincus et tués, la marque de leur passage terrestre demeure, en l’objet du sinistre masque que portait Ahn’do, ce jour là où ils tâchèrent d’invoquer leur maître Hakkar en ce monde. C’est ce même masque qui justifie, aujourd’hui plus que jamais, l’existence de la Flèche-Sinistre et la poursuite de sa tâche millénaire. A vrai dire, en cercles opposés mais symétriques, l’héritage Atal’ai tout entier légitime l’héritage de Flèche-Sinistre, et ainsi, par ma main et celle de mes frères, l’œuvre qui est la nôtre. […]

À cela, bien entendu, il convient d’ajouter tous les honneurs que nous devons à nos ancêtres et à leur bon souvenir. Car je ne puis imaginer plus grand devoir, que celui d’encenser les grands noms de notre tribu, qui par leurs sacrifices répétés ont forgé le passé comme l’avenir, et fait remonter jusqu’à nous « l’autrefois » et l’histoire toute entière, pour que survive et résonne la Gloire de Flèche-Sinistre.

Et par Har’Kaa, je le jure, elle résonnera…




****



Lorsqu’il avait formellement intégré les rangs de la Flèche-Sinistre, mon ancêtre Aku’Sul avait juré par Zanza qu’il ne servirait aucun autre seigneur qu’Har’Kaa et qu’il ne vénèrerait nul autre que les anciens dieux de Gurubashi, dont les principaux n’étaient qu’au nombre de Cinq – un serment qui était aussi important en substance qu’en forme ; car s’il s’agissait surtout de débarrasser le culte des loas de l’ombre menaçante d’Hakkar, il était aussi question d’instituer une toute nouvelle symbolique au centre de la culture des jungles. Aux yeux de la Flèche-Sinistre, c’était un chiffre important ça, le chiffre Cinq – une valeur numérique intimement liée au divin, dans la mesure où elle reflétait la parfaite harmonie du panthéon et dans le cas de la culture Gurubashi d’après la guerre Hakkari, le symbole même d’un tradition corrigée dans le sang, alors qu’elle avait tant bien que mal déchu de son imaginaire sacré cette sixième présence dont il avait fallu tout oublier, de l’horrible souvenir, jusqu’au nom… De ce chiffre magique provenu des cieux, les scribes de la Flèche qui avaient autant fabriqué que commémoré la légende de Flèche-Sinistre, avaient conçu toute une logique au cœur de leur récit qui s’articulait autour de cette symbolique des chiffres.

Aussi, de cette vénérable image des Cinq dieux de Gurubashi avait découlé celle des Cinq prêtres de la Flèche-Sinistre, puis celles  des Cinq mythes fondateurs de la tribu, des Cinq grands ancêtres bâtisseurs et de leurs Cinq réincarnations, des Cinq ruines et des Cinq renaissances de Flèche-Sinistre et enfin, bien plus tard, aux termes d’un cheminement mythologique aussi hystérique qu’improbable, celle des Cinq fils d’un Cinquième fils. Le monstre de superstition qu’était la culture trolle s’était avéré très propice à la florescence de cette mystique du chiffre, qui, si elle inspirait à première vue un scepticisme prudent à la plupart des membres de la tribu, entretenait par ailleurs chez eux une croyance passionnée et inflexible en la prédestination qui resurgissait subitement dès qu’ils en voyaient la moindre augure, notamment en la récurrence du chiffre Cinq. C’est la constatation anecdotique de cette « manie » si propre aux miens et qui s’était tout aussi bien introduite dans ma tête que dans celle des autres, qui m’amènerait à conclure sans hésiter que les trolls de la Flèche-Sinistre étaient tous, tant dans leur exercice rituel de la foi que dans leur projection du passé sur le futur, complètement fous.

Les Flèches-Sinistres – Kara’Sul en tête – croyaient effectivement en l’avenir comme les damnés croient en la délivrance, et si cette propension à l’espoir était tout à fait admirable, force était de constater qu’en ce jour solitaire qui suivait l’extermination de Flèche-Sinistre, j’étais devenu bien pauvre de raisons d’espérer quoique ce soit. A l’échelle de mon univers personnel, l’anéantissement des miens se traduisait en la disparition du passé comme de l’avenir, le second ne pouvant être défini sans le premier, qui venait d’être emporté avec l’ancestrale sagesse de Kara’Sul. Dépossédé de tout en l’espace d’une seule nuit, et surtout de la réconfortante illusion d’invulnérabilité qu’entretenait la communauté animée par le mythe, je n’étais plus qu’une ombre déshéritée, un corps tout juste vivant quoique vidé de son essence et abandonné aux abîmes de la solitude.

Aussi, alors que derrière mes pas gisaient entassées dans un charnier épouvantable, les dépouilles de ceux qui furent Flèche-Sinistre, il me semblait, pour ce qui était de moi, qu’on m’avait retiré l’âme avant même la mort de ma chair. Faute d’avoir été tué comme les autres ou laissé mourant sur le rivage, j’avais alors eu le privilège de « vivre mon trépas à l’envers », car bien que physiquement intact, on avait annihilé jusqu’aux plus intimes confins de mon être, si bien que j’avais péri de l’intérieur jusqu’à ce qu’il ne reste de moi qu’une coquille vide accrochée à cette épée que je tenais là, entre mes mains, et qui était soudain devenu « l’ultime fragment » de qui j’étais. Car c’était bien en l’épée de mon ancêtre Aku’Sul – mort quelques millénaires plus tôt dans sa traque impitoyable des traîtres qui avaient vendu notre peuple au Sanglant – que je trouvais une dernière bribe de sens, dans cette incitation symbolique à reprendre son lointain flambeau et me faire le vengeur non pas de la seule Flèche-Sinistre, mais aussi de l’empire des jungles et de la race trolle toute entière.

Car, me mirant dans le froid reflet de l’acier, je constatais que Ja’Haraz l’enfant était mort sur le rivage avec Flèche-Sinistre, et qu’à sa place se tenait un homme plus âgé et habité par la haine qui n’était plus que l’expression d’un immense courroux, la vengeance faite chaire – un monstre sans pitié qu’on appellerait bientôt Ja’Haraz le Terrible, Ja’Haraz le Sanguinaire...

Ainsi commençait ma légende.




****




Journal de Zal'Nash; entrée 6ème
Citation :

Ce n’est que bien des années après notre exil vers Durotar qu’il me fut donné de revoir celui qui avait été pour nous autres, comme un frère. Le descendant de la prestigieuse lignée d’Aku’Sul et destiné par notre père lui même à reprendre le commandement des Sanguinaires tel qu’ils avaient existé dans la Flèche-Sinistre depuis leur repentance, Ja’Haraz avait en effet été élevé dans notre proximité, été abreuvé des même récits et instruit du même sens du devoir, et c’était sans doute la plus grande fierté de Kara’Sul, que de voir en un si jeune troll, les traits dignes des plus grands héros. Armé d’une volonté à toute épreuve, aussi puissant qu’il était vif d’esprit, Ja’Haraz paraissait le réceptacle d’un esprit ancien, la réincarnation d’une légende passée qui honorerait sans l’ombre d’un doute, la charge sacrée de protecteur de la Flèche-Sinistre qui devait un jour être la sienne. Puis, quand était venu le jour de la damnation de Flèche-Sinistre, il m’avait semblé le voir disparaître comme tous les autres, happé par l’offensive meurtrière des traîtres Atal’ai, et mon émerveillement s’était évanoui. Ce jour là, courant dans la jungle, nous avions fui la sauvagerie d’Hakkar, persuadés d’en être les seuls rescapés.

Et pourtant, quand Jin’Zua revint quelques sept ans plus tard sur les rivages de Strangleronce, il fut très surpris d’apprendre l’existence d’un troll sans nom revenu depuis peu du marais des chagrin et qui avait entrepris d’apporter la ruine à tous ceux qui se réclamaient encore d’Hakkar ou de Jin’Do. Lui même revenu pour venger les nôtres, Jin’Zua fut fort fâché d’apprendre qu’un autre s’était chargé de châtier Atal’ai à sa place. Puis, ayant pris « le fléau d’Hakkar » en chasse, il finit par le retrouver, sur cette même plage où la Flèche-Sinistre s’était éteinte sept ans plus tôt. Et jusqu’à la plage, il avait traîné les cadavres de ses proies, qu’il empilait sur le sable comme on y avait un jour empilé les cadavres des nôtres.

Et quand il le vit, ce troll aux airs terribles fatalement marqué par l’étreinte de la mort, il faillit ne pas reconnaître celui qui portait pourtant la lame d’Aku’Sul et exerçait encore la vengeance de son ancêtre, sur la lie de Gurubashi qu’étaient les Atal’ais. Jin’Zua savait, à ce moment là, que celui qui se tenait devant lui était pourchassé par tout le malheur du monde, mais que par quelques miracles des dieux, il était revenu sur ce rivage où ils s’étaient mutuellement perdus, sept ans plus tôt.

Et Jin’Zua de le saluer comme le faisions toujours – une main sur le front, puis sur le cœur et enfin paume vers le cieux  - et de dire :

« Et qu’en est-il de la Gloire de Flèche-Sinistre ? »

Et Ja’Haraz de le saluer en frappant du poing son torse après un long silence qui cachait mal une grande souffrance, puis de répondre avec la voix d’un être rescapé des plus épaisses ténèbres :

« Lem’ta loas »




****




Longtemps j’avais traqué les Atal’ais qui étaient revenus hanter Strangleronce depuis ce marécage maudit des Dieux où ils avaient trouvé refuge, bien des siècles auparavant. Deux ans, exactement, j’avais arpenté la jungle à leur recherche sans parvenir à retrouver ces terribles visages dont j’aurai l’éternel souvenir jusqu’au dernier de mes jours. A plusieurs reprises, j’étais tombé sur des petits groupes de trolls à l’allégeance incertaine – Bethekk sait comme Scalp-Rouge et Casse-Crâne trahissent peuples et coutumes sans vergogne – et dans le doute, j’avais massacré sans aucune pitié ceux là qui ne m’évoquaient que de la vermine. Puis à force de recherche, et laissant derrière moi quelques traces peu discrètes de mon sillage macabre, j’avais retrouvé cette bande de guerre Hakkari’shi qui avait tout de celle qui, deux ans plus tôt, avait éradiqué mon peuple. Sans doute étaient-ils partis en quête de celui ou celle qui depuis deux ans, avait répandu sur le sol de la jungle le sang de leurs partisans et de leurs frères… Quelle ne fut pas leur surprise quand, au plus profond d’une nuit sans lune, un troll tout peinturluré de sang et cuirassé d’ossements, surgit des ombres pour entreprendre de les tailler en pièces, à un contre trente : le produit de ma folie, sans doute – ou d’un vieil orgueil encore vivotant au centre de moi, qui n’avait d’ailleurs pas manqué de les effarer. Consumé par la haine et soudain enflammé par la perspective d’enfin concrétiser ma vengeance, je m’étais senti une force à tuer un millier des leurs et un millier encore et j’en avais perdu la conscience de mon éternelle solitude. Pris par surprise, six ou sept avaient bien mordus la poussière en hurlant – le septième en avait même perdu la tête – avant que je sois dépassé par leurs nombres et brusquement catapulté dans une espèce de torpeur dont je n’avais encore jamais fait l’expérience.

Et puis, enfin, j’étais mort. Charnellement. C’est le sentiment que cela m’avait fait en tout cas. A bien réfléchir au jour de ma première mort – ce jour là, sur le rivage – il m’avait distinctement semblé que plus que la chair, c’était mon esprit qui avait été tué avec le reste de la Flèche-Sinistre. La sensation d’une fin imparfaite car incomplète m’avait sensiblement marqué. Mourir à moitié, c’était peut-être pire que mourir complètement, car le « moi » se sentait déchiré en deux parties, avec la première qui souffrait terriblement de la perte de la seconde, disparue à jamais. Mourir spirituellement alors que mon corps vivait encore, c’était une étrange expérience qui m’avait évoqué le gouffre de l’enfer, dont j’étais persuadé d’avoir touché le fond.

Pourtant, à mon réveil dans les profondeurs d’un temple dont je n’avais entendu que les légendes, je fis l’expérience d’une toute autre forme d’horreur qui vint balayer toutes mes certitudes sur l’agonie, la souffrance et la mort. Car j’étais là, piégé entre les murs moisissant de ce sanctuaire maudit, mais bien vivant, même si ma chair et mon corps tout entier n’en finissaient plus de pourrir. Maintenant l’objet d’un maléfice ignoble, je compris alors que cette expérience de tantôt « d’une mort incomplète » faisait bien pâle figure face à la survivance de mon âme emprisonnée dans une enveloppe de chair mourante.

Je hurlais, en proie à d’immenses souffrances, mais surtout dévoré par l’angoisse d’endurer une éternité de non-mort entre les quatre parois de cette cellule devenue cercueil.

Et ces cinq ans passés dans ce tombeau aménagé pour mon corps, je les ai vécus comme un âge sans fin où je cherchais désespérément une issue hors de ma prison submergée, à l’image de mon âme en mal de liberté, qu’on avait enterrée dans mon corps sans vie…




(Prochain fragment: ...le salut pour mon âme)


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MessageSujet: Re: Chroniques de la Flèche   Ven 21 Juil 2017 - 21:19

… le salut pour mon âme



Citation :
Kazra’Thul – Et pourquoi le prends tu sous ton aile, celui là qui s’appelle Aku’Sul ? N’était-il pas un des leurs jusqu’à tant que le sens du vent tourne et que son Dieu tombe en disgrâce ? Tout le sang versé pour l’écorcheur, ne l’a-t-il pas récolté lui même, par ses premiers actes bénis par sa faveur ?

Har’Kaa – Ta mémoire te trahit Kazra’Thul – celui là combattait déjà le sanglant que tu te terrais encore dans la jungle à attendre que les ombres de Zul’Gurub se dissipent d’elles même. Oui, Aku’Sul a servi Hakkar et son péché est lourd ; il en portera le fardeau jusqu’au dernier de ses jours… Mais vois plutôt le zèle qui a été le sien et toutes les horreurs qu’il a souffert, pour revenir jusqu’à nous la terreur d’Atal’ai, le fléau d’Hakkar ! N’avons nous pas assez souvent été témoins de son immense courage, alors que contre ceux qui furent les siens, il menait la charge? N’avons nous pas vu, les fruits de son courroux ?

Kazra’Thul – Mais qu’importe s’il a récolté la gloire ! Regarde le, ce troll si terrible que tous tremblent de le voir bouger ! Regarde ! Il n’a rien d’un des nôtres – pour toutes les guerres qu’il aura menées et les triomphes qu’il aura remportés, ce fou d’Hakkar, tout réformé soit-il, sera toujours un paria, à la Flèche-Sinistre, un étranger… C’est folie que de l’accueillir ici et d’en faire un de « nous » !

Har’Kaa – Auras-tu donc toujours des yeux pour ne pas voir, Kazra’Thul ? Parfois, on trouve des étrangers dans une même famille et jusque dans le même sang – et s’il n’est mon proche d’aucun parent, cet Aku’Sul que tu honnis, c’est au plus proche de moi que je le veux ici, car ensemble nous avons traversé toutes les batailles qu’il a fallut livrer et traversé la guerre qu’il a fallut gagner – et c’est Hakkar lui même qui a tremblé devant sa rage. Lui qui se battra à mes côtés, sera mon frère ! N’oublie jamais cela Kazra’Thul ! Pour toutes les différences du monde qui sont les siennes et les errements de son passé, ce troll là a prouvé sa valeur un millier de fois, et un millier de fois encore ! Nul doute qu’il marche avec les Cinq, le pieux qui brave les ténèbres et en revient victorieux pour couvrir d’honneur le nom de son père et le nom de son peuple.

Moi, je l’ai vu étrangler ce grand prêtre Atal’ai comme un esclave étrangle son maître, et je l’ai trouvé digne, cet Aku’Sul. Je l’ai trouvé noble. Car j’ai vu, que même après avoir cheminé à travers la plus terrible des nuits, il avait gardé la foi jusqu’au centre de lui…

Puissent-ils le sauver de la honte – les saints esprits – ce troll qui, leur cause, n’a que trop bien servi !

Kazra’Thul – Et n’a-t-il rien à dire, pour rester là, si silencieux, ce troll béni des dieux?

Aku’Sul – Mes mots ne sont pas à la hauteur des vôtres, mais mes actes parlent d’eux même. Ce que j’ai été, je l’ai été à travers ma foi envers les cieux; et ce que j’ai fait, moi, je l’ai fait pour les dieux. Mon examen de conscience est positif : j’ai servi et je servirai. Le troll que je suis ne prend son sens que dans l’exécution de son devoir, que vous savez à la disposition de votre souverain pouvoir.

Har’Kaa – Puisses-tu continuer, Aku’Sul, à honorer les dieux par tes actes, et construire avec nous, la gloire de Flèche-Sinistre.

Aku’Sul – Lem’ta loas.



****



De mon « séjour » à Atal-Hakkar, je ne garde que des souvenirs désordonnés sans doute trop décousus pour qu’ils puissent être assemblés en une fresque recréant fidèlement la sainte horreur de cinq ans passés dans ce giron de l’hérésie Atal’ai. Confiné aux parois de mon cercueil de pierre, victime de la corruption de ma chair par la sorcellerie impie des prêtres, j’ai traversé ce qui semblait une nuit interminable et sans sommeil, passée à souffrir l’anéantissement de moi et à écouter les échos de leurs litanies profanes. Souvent, j’ai souhaité la mort quoiqu’intimement persuadé que celle ci ne me serait plus jamais offerte comme elle l’était au reste des êtres qui arpentaient la terre. Mort, je l’étais déjà sans l’être complètement, et si j’étais affligé par la nature monstrueuse de ce que j’étais devenu, c’était surtout la perspective d’une éternité sans repos qui m’angoissait considérablement. La paix spirituelle, c’était après tout ce que recherchaient tous les trolls, et il me paraissait peu probable qu’il en existe une quelconque forme ou variante qui soit accessible aux damnés de la non-mort. Vivre sans l’espoir d’accéder à une délivrance certaine, c’était aussi une notion parfaitement abominable pour le troll que j’étais et un sort que je n’aurais pas souhaité au plus odieux des êtres.

Passé le souvenir de ce qui s’avérait être « le mûrissement de ma chair », je peux distinctement me rappeler du jour où ils m’ont extirpé de mon sarcophage de pierre pour entamer ce qui devait être la phase terminale de leur œuvre. Du vaudou Atal’ai je n’avais entendu que les plus viles légendes, mais le sort qui fut le mien s’avéra relever d’une toute autre espèce d’horreur que la relative monstruosité dont on fait des contes pour effrayer les enfants. Cette horreur, elle n’était pas caractérisée par la douleur – ou du moins pas seulement, et bien qu’elle fut atroce, ce ne fut pas l’essence même de mon calvaire – mais plutôt par l’effroi de voir mon corps et mon âme profanés par leurs vœux et laissés en ruines une fois leur œuvre accomplie. Car de moi, il ne restait presque rien une fois qu’ils avaient ensorcelé ce corps détruit et asservi les derniers lambeaux de mon âme, pour placer le spectre de moi à leur indéfectible service. Ce que j’ai fait pour eux, grand Loas, comme j’en suis couvert de honte et comme je suis heureux de ne m’en remémorer que quelques fragments, dont le seul souvenir suffit à me remplir tant de chagrin que de haine. Que n’aurai-je pas fait pour mettre un terme à mes jours, plutôt que de servir Atal’ai, la lie de mon peuple comme de cette terre, qui avait consumé mon être après avoir assassiné tous les miens…

Puis une nuit, après ce qui m’avait semblait être des siècles passés à leur service, nous étions sortis de ce temple maudit d’entre tous, supposément pour trouver quelques nécessaires victimes pour alimenter ces rituels sans fin qu’ils s’entêtaient à effectuer malgré leur évidente inaptitude à convoquer l’écorcheur en ce monde. Un cadavre ambulant tout juste animé par leurs charmes, j’avais suivi les quelques prêtres dans les profondeurs du marais en plus parfait instrument de leur volonté. Au détour d’une rivière et en marche vers une des rares zones habitées de la région, nous nous étions arrêté au pied d’un grand monticule sombre dont l’aspect m’évoqua quelques anciens souvenirs qu’il m’était alors difficile de reconnaître. Il paraissait si immense... Quoique plongé dans une profonde torpeur par les sortilèges des prêtres, cette silhouette formidable et l’écho d’un souvenir qu’elle suscitait en moi, dissipa alors brusquement l’enchantement dont j’étais l’objet et me fit reprendre momentanément mes esprits. Ce monticule que je vis alors, était-ce à tout hasard cette colline où quelques millénaires plus tôt, Aku’Sul avait livré son dernier combat, tâchant de venger Har’Kaa qui était mort deux ou trois ans auparavant, dans sa traque des prêtres qui avaient été la ruine de Zul’Gurub ? Etait-ce seulement possible, grands loas, que cette ombre majestueuse que je vis était tout droit surgie des contes de Kara’Sul, pour susciter en moi une fierté émue, qui mes chaînes avait alors rompu ? La léthargie s’était évanouie à présent, et je me tenais là, à fixer ce saint monticule, au pied duquel il me semblait entendre, les lointains échos d’Aku’Sul expirant au terme d’une lutte dont on m’avait loué la gloire. Je l’imaginais là, mortellement blessé et tombé à genoux, plantant son épée dans le sol et s’écroulant enfin dans un grand champ de mort, pour rejoindre les loas qui l’appelaient. Qu’il était grand cet Aku’Sul ; qu’il était digne – et que j’étais ému d’imaginer mon ancêtre vénéré d’entre tous, mourir ici, en ce lieu où j’étais présentement, son arme à la main, à fixer le vide et à me remémorer ces scènes d’autrefois que Kara’Sul m’avait souvent contées.

Et de l’entendre mourir avec ces derniers mots qui furent toujours les siens, je sentais perler au coin de mes yeux secs, une larme improbable – un lointain souvenir de ma mortalité, ressurgi à la faveur de ce moment où je me sentais revivre.

« Lem’ta loas » qu’il murmurait, « Lem’ta loas ! »

Et moi de hurler tant de rage que de soulagement alors que je m’extirpais de cinq ans de damnation, tenant entre mes mains le souvenir de mon ancêtre, l’unique moyen de ma renaissance. Et les prêtres interloqués par ce moment dont ils ne saisissaient pas la cruciale importance, de me regarder trop longtemps sans agir, hésitants… De nouveau maître de moi, ma vigueur retrouvée par le souvenir de mon aïeul, j’entreprenais alors de leur faire subir toute l’étendue de ma haine, et souffrir au moins une portion de mon interminable calvaire. Et terrifiés, ils tombaient à genoux pour implorer ma merci avant d’être taillés en pièce par l’acier de mon père et de son père avant lui, par lequel j’arrachais la vengeance pour Aku’Sul comme pour tous les miens et surtout pour moi. Car moi, je vivais encore par leur faute, et j’entendais faire payer à Atal’ai tout le sang qu’ils avaient versé et toutes les horreurs que j’avais souffert entre leurs griffes.

Et bientôt ils gisaient morts, au pied de cette montagne que je couvrais de louanges et promettais d’inscrire à même la légende de Flèche-Sinistre.

Libre ! J’étais libre !

Maudit à jamais, mais libre.

Maudit à jamais, mais au moins libre.

Maudit à jamais, mais pour toujours libre.

Libre…



****


Et quand il avait retrouvé, Jin’Zua, ce jour là sur le rivage, le passé tout entier était revenu hanter ce lieu qui avait été le théâtre des dernières heures de Flèche-Sinistre. L’un face à l’autre, ils s’étaient mutuellement dévisagés, sans doute inquiets de retrouver au fond de ce visage familier, un lointain souvenir, une bribe d’autrefois que le temps aurait effacé des mémoires. Là, plantés dans le sable, figés dans ce qui semblait une éternité de contemplation, Jin’Zua scrutait Ja’Haraz, et Ja’Haraz scrutait Jin’Zua, tout deux incapables de prendre la mesure de cet immense instant où chacun exhumait des limbes les ombres du passé, et avec elles, un terrible chagrin. C’était la peine du temps perdu, peut être, ou la douleur du retour dans cette jungle inchangée et jusqu’à ce triste rivage où ils s’étaient retrouvés pour compter les rides qui s’étaient tracées sur le visage de l’autre. Chacun de leur côté, ils avaient enterré les sept dernière années avec le souvenir d’autrui, tous deux persuadés d’être de la Flèche-Sinistre l’ultime survivance. Maintenant détrompés, ils chiffraient en silence le temps derrière eux et n’en finissaient plus de désespérer. Et de se dévisager, là sur le rivage où sept ans plus tôt, le sang de leurs pères avait été emporté par les vagues, ils ne purent se communiquer, au travers de leurs regards malheureux, que l’incommensurable regret de s’être perdus l’un l’autre si longtemps.

Car Jin’Zua avait vieilli ; Ja’Haraz était mort. En agent silencieux mais cruel de la condition terrestre, le temps avait fait son œuvre, usant l’un et décomposant l’autre.

Et pour ces trolls que les années avaient dévorés impitoyablement, il ne restait du passé qu’un amer souvenir, que rappelait incessamment le fracas des vagues.



****



10 mois plus tôt

La première retrouvaille avec Ja’Haraz avait consisté, pour Zal’Nash, en un étrange amalgame de nostalgie et d’effroi, tant l’émotion de retrouver celui qui avait été son ami d’enfance avait manqué d’être submergée par l’horreur que lui inspirait sa nouvelle condition. Terriblement marqué par les stigmates de la non-mort, Ja’Haraz était apparu aux côtés de Jin’Zua quand celui ci était revenu aux portes d’Orgrimmar pour rencontrer son frère cadet, et le cœur de Zal’Nash avait proprement chaviré – aucun doute en effet que celui qui s’était tenu là devant lui, revêtant l’armure des sanguinaires d’Aku’Sul ainsi que l’épée de ce dernier, était bien Ja’Haraz, celui qui jadis, avait incarné l’orgueil de Flèche-Sinistre, et qui désormais évoquait davantage les chevaliers-nécromants du fléau par la teinte brunâtre de sa peau nécrosée. Le ventre serré, Zal’Nash avait observé en silence l’abomination sans nom qui avait remplacée le souvenir de Ja’Haraz, puis ils s’étaient séparés sans rien se dire, à la faveur d’un sourire malheureux qui ne trahissait que trop bien la terreur que lui inspirait feu la fierté de Flèche-Sinistre.

Quelques sept ans plus tard et peu après son retour de Tanaris, Zal’Nash s’était risqué à revenir près des portes d’Orgrimmar – sa désertion n’avait certainement pas laissé le meilleur des souvenirs aux autorités de la Horde – épris d’une bouffée de nostalgie, ou plus exactement de nouveau l’objet d’une grande souffrance, qu’avait ravivé sa rencontre avec l’ombre de Ska’Thul. Perdu parmi ses fantômes, Zal’Nash avait vagabondé jusqu’en Durotar, à la recherche d’un vieux souvenir pour apaiser son mal – c’est qu’il souffrait de la perte de cette époque lointaine tant et si bien, que le seul désir de revoir ses frères s’était incrusté jusqu’au centre de lui. Que n’aurait-il pas fait pour retrouver, un bref instant seulement, une bribe d’autrefois ?

Et c’était là, par une nuit glacée, au seuil de cette même Orgrimmar, qu’il avait scruté le vide, rejouant dans ses pensées cette scène terrible, où les six frères s’étaient retrouvés avant d’irrémédiablement déchirer leur fratrie, par la nuisance de quelques mots qui contenaient toute la pesanteur du monde. « La Flèche-Sinistre n’est plus » qu’ils avaient dit, avant de rajouter avec un enthousiasme nimbé de résignation que la Horde préparait un nouvel avenir. Fou de rage, Maggosh avait tempêté longuement avant d’emporter sa rancœur avec lui vers des horizons lointains, et ils ne l’avaient jamais revu. Jin’Zua était resté là à contempler en silence ses frères, qui étaient partis les uns après les autres – Stal’ek, puis Ser’kam, puis Kara’Jin – jusqu’à ce qu’il ne reste plus que Zal’Nash, planté là devant son aîné adoré qui pourchassait encore un rêve que lui ne comprenait pas, qu’il ne comprenait plus. Puis lui lançant un triste regard, il lui avait tourné le dos après l’avoir enjoint de prendre sa place dans la Horde – une offre que Jin’Zua ne dignifia pas même d’une réponse – et finalement, lui aussi était parti.

Et Jin’Zua était resté seul, devant la monolithique Orgrimmar, à contempler le vide, sans doute perdu dans ses pensées comme l’était désormais Zal’Nash par cette nuit glacée. Nul doute que ce souvenir l’avait lui aussi, longtemps hanté.

Par la suite, s’ils avaient continué à entretenir une riche correspondance – à défaut de vouloir suivre son aîné jusqu’aux confins de la terre, Zal’Nash avait été soucieux de conserver un lien avec celui qu’il estimait plus que quiconque – ce n’est qu’à une dizaine de reprises, à peine plus, qu’ils s’étaient retrouvés en personne, bien souvent aux portes de la capitale, désormais le symbole d’une irréconciliable différence, l’inviolable frontière entre deux mondes à jamais étrangers. Plusieurs fois, Jin’Zua l’avait imploré de le rejoindre, citant à chaque fois les quelques avancées de son projet ou invoquant les nom des partisans ralliés à sa cause, et chaque fois, Zal’Nash avait décliné, avec ce même sourire malheureux qui trahissait une immense faiblesse. Car s’il n’avait jamais manqué de courage sur tous les fronts où la Horde l’avait mené, et s’il se battait sans craindre jusqu’au frisson de la mort, pour ce qui était de l’espérance et de la foi en ses rêves, Zal’Nash avait systématiquement fait preuve d’une écrasante faiblesse qui l’avait lentement condamné à la plus totale des résignations. Face à l’hostile infinité qui précédait souvent les plus nobles entreprises, Zal’Nash s’était lâchement résolu à baisser les bras. Et c’est rongé par la honte qu’il avait tourné le dos à Jin’Zua, chaque fois que celui ci était revenu jusqu’à lui, toujours plus entouré, toujours plus enhardi et pourtant, toujours avide d’obtenir l’assentiment de son frère qui péchait d’indolence.

Seul cette fois ci, au seuil de cette ville qui incarnait tout ce pour quoi il avait sacrifié sa jeunesse et  vendu son âme, le prêtre de Shirvallah tomba à genoux,  comme écrasé par le trop lourd fardeau de la honte. C’était là, sans personne à ses côtés, qu’il réalisait l’étendue de sa lâcheté et la conséquence de son renoncement – happé dans sa fuite en avant, il avait déserté sa famille et avec elle, son peuple, sa culture et sa foi. Tout pieux qu’il était resté jusqu’à ce jour, il avait arraché de ses propres mains, le dernier lien qui le rattachait à la terre d’où provenait sa chair et au monde qui l’avait vu naître. Cinq fois, il avait trahi son sang en reniant les appels de son frère et en s’embarquant dans toutes les guerres qu’avait avalisé la Horde, il avait creusé un fossé entre lui et les siens. Et de ce fossé où il avait jeté toute sa honte, toutes les années de sa jeunesse et sans doute celles de son vieil âge, il avait fait une crevasse qui n’avait eu de cesse de se creuser au fil des ans. Sidéré devant le produit de sa faiblesse, Zal’Nash contemplait les profondeurs d’un gouffre sans fond qui lui inspirait un infini vertige.

Et c’était là, au cœur de ces insondables ténèbres qu’il le vit enfin. Lui. Lui qui n’était plus qu’une ombre sinistre, d’un troll le plus funeste souvenir, consumé qu’il était par la non-mort, réduit à la plus atroce caricature de son être. Et pourtant, il était là, surgi du néant, revêtant l’armure des sanguinaires et tenant entre ses mains l’épée de son ancêtre que Zal’Nash aurait reconnue entre mille ; et pour la première fois, il le vit. Il le vit, vraiment. Et de l’horrible sentiment que lui avait inspiré Ja’Haraz, quand celui ci était revenu de ce qui semblait être l’enfer tout entier, il rejeta jusqu’à la dernière trace. Car de le regarder, par delà la pourriture de sa chair, et de croiser son regard que le trépas avait rendu laiteux, il vit la souffrance du monde tout entier, et surtout la sienne.

Et c’est bien le poids et la peine du fardeau qu’il pouvait retrouver dans ces yeux, où flambait encore la douleur d’être. Car il était, et c’était bien de la peine qui se retrouvait jusqu’au fond de Ja’Haraz, où on avait enseveli avec son âme, le souvenir malheureux de l’autrefois – et peut être même de tout ce que fut Flèche-Sinistre – à jamais immortalisé dans ce corps que le temps avait consumé. Un fantôme malgré lui, Ja’haraz était désormais pour Zal’Nash, l’unique survivance de leur héritage commun, et par sa seule présence à ses côtés en cette nuit sans fin, un ultime faisceau de lumière. En bien des façons, l’un comme l’autre s’étaient retrouvés là, car à court d’espoir et maudissant leurs destins respectifs, ils s’étaient perdus dans la noirceur du monde. Mais alors que Zal’Nash était tombé sur ses genoux, lui était encore debout, fort de cette silhouette que la mort n’avait pu faire fléchir.

Celui là voulait encore se battre.

Et Ja’Haraz de prononcer ces mots, qui invoquant son malheur tout entier, rappelaient surtout le plus lourd des poids.

- Nous ne prenons de sens que dans l’exécution de notre devoir, Zal’Nash. Et les dieux savent comme celui ci est lourd… La douleur, la peine et le chagrin – ô comme ils ont entamé tous les fondements de mon esprit et de ma foi. Après tout ce que j’ai vécu et avoir été réduit à cette charogne ambulante, j’aimerai encore ne plus être du tout – pourrir pour de bon et disparaître, sans laisser l’ombre d’un souvenir ou même un écho de mon nom.  Ah comme j’aimerai jeter ce fardeau sur le côté de la route, et le laisser à un autre…

Mais vois-tu, le damné que je suis, se doit au moins d’essayer de sauver son âme.


Et Zal’Nash de se redresser pour murmurer quelques mots.

- Et moi donc…


(Prochain fragment: Stal'ek)


Dernière édition par Zal'Nash le Mer 9 Aoû 2017 - 13:43, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Chroniques de la Flèche   Sam 22 Juil 2017 - 18:55

Stal'ek




Moi je n’ai jamais voulu servir.

Je suis né dans une fratrie de Cinq, la sixième progéniture accueillie comme une déception car je détrompais la croyance qu’un vieux mythe se réalisait à travers nous. Les Cinq fils d’un Cinquième fils, voilà le symbole que j’avais eu le malheur d’ensevelir par le seul acte de ma naissance, qui venait gâcher l’euphorie générale qu’entretenait une maladive superstition. Ce n’est pas qu’on m’avait accueilli comme une charge malvenue – loin s’en faut, car je n’ai de mes deux parents et de mes frères que des bons souvenirs, quoiqu’ils commencent à se faire lointains – mais plutôt qu’il était tout à fait aisé de percevoir que mon existence consistait pour la tribu et la Flèche-Sinistre toute entière, en un déni de destinée, un revers de notre histoire que l’on pourrait qualifier « d’immensément dommage ». Toute leur vie, mes parents avaient attendus l’avènement d’un signe promettant les nôtres à ce glorieux destin, dont les mentions abondaient dans chacun de nos contes ; toute leur vie, ils avaient patientés, voyant en la naissance d’un nouveau fils, un nouveau pas vers la Gloire de Flèche-Sinistre. Quand l’aîné Maggosh était venu au monde,  on lui prédisait une vie digne des plus grands héros ; à la naissance de Jin’Zua, mon père Kara’Sul avait aperçu dans les cieux le signe d’une grande renommée à venir, et la tribu avait célébré cette nouvelle comme l’annonce du renouveau des empires. Et quand étaient venus les jumeaux Zal’Nash et Ser’Kam – respectivement le quatrième et le cinquième fils – toute la Flèche-Sinistre avait explosé de joie devant cette nouvelle incongruité, qui confirmait certainement les signes avant-coureur de la renaissance de Flèche-Sinistre.

Puis un an plus tard j’étais né – moi, le fils de trop – l’euphorie était retombée et Kara’Sul s’en était retourné à parler au conditionnel de la « gloire future de Flèche-Sinistre » à quelques époques lointaines de la nôtre, qui elle semblait alors de nouveau condamnée à une éternelle morosité. Aussi, même si je n’ai jamais été l’objet d’un quelconque mépris par la faute de ma naissance malvenue, et quand bien même j’ai toujours trouvé ma place dans cette famille dont j’occupais la place du benjamin, il m’était difficile de faire abstraction de cette idée selon laquelle j’avais brisé par ma seule présence l’enchantement qui irradiait de la Flèche-Sinistre jusqu’au premier de mes jours. A bien des égards, j’étais même fort peiné d’avoir gâché l’optimisme rêveur de chacun, tant « avant moi » tous lisaient volontiers dans les cieux les augures certaines d’une belle époque dont on ne mentionna plus un seul mot passé ma venue en ce monde. Car tout heureux qu’on était d’accueillir un nouveau membre au sein de la famille, on était aussi certainement très chagriné d’abandonner les superstitions derrière soi, une fois les brumes enchanteresses de la foi dissipées à la faveur de ce brusque rappel à la réalité qu’incarnait ma naissance, cette imperfection symbolique. C’est que le chiffre Six n’invoquait aucunement l’harmonie du chiffre Cinq, et tendait même plutôt à rappeler quelques traditions plus anciennes qu’on s’était efforcé d’oublier, voilà bien des siècles…

En conséquence, il m’a toujours été relativement difficile de partager la fascination de mes frères et surtout de mon père pour ce qui constituait le cœur de notre culture et sa sacrosainte tradition sans doute trop enracinée dans cette mystique superstitieuse de la prédiction dont j’avais rompu le charme. En effet, comment pouvais-je souscrire à se rapport aux choses alors que tout ce que j’étais semblait s’être inscrit contre lui ? A bien des égards j’étais né un faux croyant, car bien malgré moi, j’avais abîmé les fondements de notre communauté, qui reposait excessivement sur l’art divinatoire et la reproduction du passé dans l’avenir ; or si la gloire de Flèche-Sinistre ne pouvait se produire que sous le signe du chiffre Cinq – et les mille et un contes de notre père démontraient bien que cette règle symbolique était sans appel – et bien moi, par delà l’euphorie mystique de notre tribu,  j’avais annulé et la gloire et les rêves de Flèche-Sinistre, et par la même occasion toutes les prétentions que mes frères auraient eu à s’inscrire dans la légende de notre peuple. Car avant moi, on leur avait promis un avenir d’exception et la suprême sanctification de leur nom, puis passé ma naissance on leur avait montré les ruines et les empires de rien sur lesquelles ils règneraient, comme tous leurs ancêtres avant eux qui avaient eu le malheur d’exister passé le temps de la gloire du peuple troll.

Il m’avait été dès lors difficile de croire bien passionnément à quoique ce soit, car tous les contes de Kara’Sul me paraissaient autant de merveilles prisonnières de l’autrefois, tant j’étais du miracle et de la renaissance tant attendu, la négation. C’était ça que j’étais : un anti-miracle, le signe d’une nouvelle ère de médiocrité, dont on oublierait tout, absolument tout et dont on barrerait la seule mention dans les futures chroniques de notre histoire. Et cette promesse au néant le plus absolu, les sbires du Sanglant avaient bien manqué de la réaliser, quand ils étaient venus ce satanée soir de fête, car de la Flèche ils n’avaient laissé que des ruines fumantes et quelques jeunes trolls en déroute, dont l’avenir dans les ombres de la jungle était plus qu’incertain.

Puis, au terme d’une cavale dont je me remémore encore l’inextinguible effroi, et d’une heureuse rencontre avec les orcs de Thrall, nous nous étions finalement échoués sur les rives d’une terre si aride qu’elle paraissait un autre monde. Or si je me souviens des airs dévastés de mes frères qui, pauvres de tout, contemplaient un paysage sans espoir, il m’est difficile de retrouver l’exact sentiment qui m’avait alors submergé. Car ce n’était pas du désespoir, ni même du désarroi ; bien au contraire… Cette terre si étrangère de la mienne, où ne fleurissait aucune des superstitions ou croyances qui avaient parsemé jusqu’alors ma vie – toute ma vie – paraissait sans doute une aubaine, une opportunité de refaçonner jusqu’aux fondations de « moi » et d’abandonner là bas, dans la jungle, l’horrible souvenir de mes deux parents et de leur tribu, gisant morts sur le rivage. A quelques sept ans à peine, je me voyais déjà entreprendre une existence toute entière dans ce nouveau monde, alors que mes frères plus âgés se demandaient sans doute comment ils allaient en refaire une, d’existence. C’est cette différence – si subtile – qui s’imposa si largement à la faveur du temps, quand vint l’époque où notre fratrie se déchira irrémédiablement, entre ceux qui briguaient l’horizon et ceux qui arpentaient l’histoire à l’envers, fous de ne pouvoir renouer avec cette belle époque d’antan, qui avait hélas expiré sur le rivage avec le reste de la Flèche-Sinistre.

Et de tous mes frères je fus certainement le meilleur exemple d’un étranger en terre inconnue qui s’efforçait de laisser derrière lui le passé, pour que vive le futur ; au même titre qu’elle m’avait accueilli en son sein, j’avais accepté la Horde jusqu’au centre de moi et avais voué et mon souffle et ma vie à ses efforts pour faire surgir en ce monde hostile, un havre de paix pour nos peuples. J’adhérais à la Horde, je la comprenais de tout mon être et c’est sans l’ombre d’une hésitation que je la suivais corps et âme. Et par le biais de Sombrelance, longtemps je l’ai servi, tant et si bien qu’elle devint une part de moi, l’essence même de ce que j’étais, intimement. Et du lointain souvenir de peuple et parents, je n’avais que des lambeaux qui n’en finissaient plus de s’effilocher pour finalement disparaître entièrement, dans les limbes du temps.

Mais quelle ne fut pas mon erreur, de croire que le souvenir dictait l’histoire, car tout détaché que j’étais de cette vieille époque que je croyais enterrée, elle ne tarda pas à s’exhumer d’elle même pour revenir hanter mon présent. Et c’est à ma grande surprise que je les vis – ces êtres terribles aux visages inoubliables – revenir de quelques quinze ans passés jusqu’à moi, pour tuer quelqu’un que je n’étais pas, que je n’étais plus ; quel choc ce fut, non pas d’être la cible de ces zélotes vétustes, mais de voir les vieux jours se réincarner tout entier aujourd’hui alors que je les croyais à jamais oubliés. Quel choc ce fut, surtout, de voir que malgré mes plus sincères efforts, je restais lié à ce monde là qui s’évertuait à me poursuivre, même après tant d’années. Même dissout jusqu’au dernier fragment de moi dans le monde des orcs, ces vieux fantômes m’avaient retrouvé pour me ramener de force sur ce rivage d’antan où le sang n’avait sans doute jamais séché.

Rescapé de ce premier piège où je parvenais à me défaire de mes assaillants, je fuyais alors à la recherche de ceux dont je m’étais inexorablement éloigné à la faveur des époques et des horizons divergents de chacun. Car j’étais à présent persuadé qu’au mépris de mes meilleurs efforts, le spectre d’autrefois parviendrai toujours à allonger ses griffes jusqu’à moi, pour peu que je refuse de l’affronter et ne fasse que courir, toujours plus loin en avant. Les Dieux savent que je la haïssais, cette époque passée dans le mépris de moi puis dans la plus insurmontable terreur – Hir’eek, comme je méprise ces jours ci, passés dans cette jungle de toutes les angoisses, avant que tes bontés m’amènent par ici… Que ne ferais-je pas pour sacrifier cette époque toute entière, jusqu’au dernier de mes souvenirs, si seulement je pouvais ainsi, de l’emprise de ces vieux démons, me soustraire ! Que ne ferais-je pas, pour m’en détacher pour de bon…

Mais pourtant je savais bien que c’était là mon plus grand fardeau – le passé qui, fatalement, courrait toujours plus vite que moi. Ce poids insupportable dont je n’avais jamais voulu, et qui pourtant retombait sur mes épaules chaque fois que je l’abandonnais à un autre. Car oui, moi je n’avais jamais voulu servir ; je n’avais jamais voulu sacrifier tout ce que j’étais, pour n’être qu’à travers mon peuple, mes dieux ou mon empire. Moi je voulais « être » ! Je voulais vivre, penser, parler, rêver, par pour les autres, pas à travers quelque chose, mais seulement en Moi ! Moi, seulement Moi, juste Moi, au moins Moi !

Mais le fardeau est ce qu’il est, car par définition il s’impose sans relâche à ceux qui doivent le souffrir, et il ne peut être oublié ou abandonné à un autre. Incessamment, il revient jusqu’à nous pour nous écraser, nous hanter, nous narguer ; un élément inconditionnel de notre existence, il est, il demeure, tel une tâche indélébile sur notre horizon, un satellite malvenu dans notre orbite, qui nous rappelle incessamment qui nous sommes et d’où nous venons. C’est au final la seul clef de nous, ce fardeau, car on aura beau le fuir tout une vie ou le transmettre à un autre, on se saura incomplet de n’avoir pu le saisir à pleine main, de n’avoir pu le broyer, le dissoudre dans nos plus volontaires efforts d’accomplir ce que l’on doit. Car le fardeau est un devoir, une tâche incomplète qu’il nous appartient de mener à bien, un grand mystère qu’il nous faut encore résoudre, et loin duquel la vie n’est qu’une fuite, une tentative désespérée de se soustraire à soi même ou de s’envoler contre le vent.

Car peu importe la volonté qu’on y mettra pour se délester de ce poids, il reviendra éternellement jusqu’à nous, à l’image de ces vieux débris perdus en mer, que ramènent sur le rivage et jusqu’à nos pieds, ces flots sans âges revenus du passé. Car le fardeau est ce qu’il est – un poids si lourd qu’il se soustrait à l’espace comme au temps, une vieillerie jamais oubliée, maintenant rapporté par les vagues et échoué sur les berges de mon pays solitaire, où j’avais cru pouvoir m’enterrer. Hélas, lesté par de telles chaînes, il n’y avait aucun endroit sur terre on l’on pouvait encore trouver la paix.

Et moi de soupirer, en regardant l’immensité qui s’étendait entre moi et ce triste rivage que je croyais si lointain, constatant, à la vue de ce fardeau presque palpable resurgi du passé, qu’en effet aucun être n’est une île, un tout complet en soi ; tout être est un fragment du continent, une partie de l’ensemble…

Ce fardeau qui est le nôtre et qui est le mien…






Je le porterai.



(Fin de la Partie I - Fardeau; Prochaine partie à venir...)
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MessageSujet: Re: Chroniques de la Flèche   Ven 4 Aoû 2017 - 19:51

PARTIE II - Prière



Limbes



Limbes ! qui s’étendent devant mes yeux

Je suis mort et déjà je renais !
Arraché à l’oubli, je retrouve corps !
Je vis ! Je vis !
Je suis une ombre sur la côte,
Un vieux spectre, revenu chez lui
Rien qu’une silhouette qui regarde les vagues,
Et contemple une époque lointaine.
Une bourrasque, et je m’envole –
Un battement d’aile et cinq-mille lieux,
Un battement d’œil et cinq-mille ans ;
Hir’eek me garde et m’emporte -
Je saute à travers la fenêtre du temps.
Un élan et je tombe, je coule ;
Une chute sans fin dans un puits sans fond,
Un tunnel qui paraît une gueule :
Je m’enfonce dans le ventre de la bête –
J’étouffe, je m’effondre, j’agonise ;
Je rêve de liberté ; et lentement je m’extirpe.
Entre les crocs du Serpent, je vois le jour
Soleil, astre de mes rêves –
Comme ton souffle réchauffe mon cœur ;
Comme tes rayons déchirent la nuit !
Vois comme les vents me poussent,
Et comment je nage jusqu’à toi.

Un seul contre les vagues,
Une île, complète d’elle même –
Je brave les océans tout entiers !
Un orgueil dans mon coeur,
A écraser le monde sous mon pied.
Une étoile se noie dans la mer,
Et le jour faiblit, sa clarté vacille…
Lueur engloutie : je plonge,
Pourvu que je puisse sauver des grands fonds,
Une dernière lumière.
A mon tour je me noie,
Je hurle et plus rien.
Un joyau brille dans le noir,
Un regard fixe, qui m’appelle.
Je vois la fin dans l’œil du Tigre ;
Des cités millénaires consumées par le feu,
Et d’immenses trésors abandonnés
Aux caprices de rivières pourpres.
Vague, je dérive d’un flot à l’autre,
Je suis un ruisseau, une cascade, un fleuve ;
L’onde qui serpente entre les collines,
Un lac silencieux au cœur de la jungle – miroir,
Une vision survenue quand se brise la glace.
Puis filant l’horizon, vient la Mère
Qui tisse des racines entre la terre et le ciel ;
Dans ses toiles étendues à travers le temps,
Elle capture mes lointains souvenirs –
Fragments d’une vie mortelle,
Qu’elle sertit d’étoiles.
Pensée fuyante, je m’exile et me retire
Jusque dans la tanière de l’ombre,
Où rêve la Chasseresse;
Dans la nuit du tombeau, elle chuchote
La promesse d'un monde meilleur.

Là, je m’infiltre dans la terre
Je creuse, je ronge, je m’implante
Graine solitaire, je pousse
Et renais dans un sol fertile.
Je fleuris, puisant l’eau de vie et de sagesse
Qui ruisselle dans la terre de mes ancêtres.
Une jeune fleur abreuvée par l’autrefois,
J’aspire, je draine, j’avale, je dévore
Les rivières qu’atteignent mes racines.
Parasite incrusté à même le sol,
Incrusté à même le monde,
J’infeste l’eau, la terre et les cieux,
Le mythe, la foi et jusqu’au cœur des êtres.
Germe perfide, j’ai corrompu mon univers,
Et je me gorge de sang, dans un monde aride,
Par mes efforts rendu exsangue.
La vie retient son souffle,
Et les puissants tremblent de me voir fleurir...
J’enfle, je me gave, je me gonfle –
Enfin je me crève, je me vide
Et le monde entier soupire ;
Il respire à nouveau de me voir mourir.
Enfin je me fane, je me défais –
Un geyser expirant, je m’éteins et je me tais
Ne laissant derrière moi qu’un cratère fumant,
Vite englouti, vite oublié…
Rien qu’une marque sur la Terre,
Un terreau fertile retrouvé,
Où pousseront de nouvelles fleurs.

L’autrefois agonise, et meurt enfin ;
L’ancien est passé et le jeune arrive
Je suis un souffle, une brise
Un vent qui balaie la jungle –
Le râle d’un mourant,
Ou le soupir de la terre ;
Un chuintement passager,
Qui très vite disparaît.
Rien qu’un écho qui s’estompe,
Et que le temps avale.
Une histoire oubliée,
Un souvenir qu’on enterre ;
Le néant bientôt,
L’inconnu, le mystère
Le secret qu’on nimbe de mensonge,
Une vieille légende,
Un silence.

Limbes…





(Prochain fragment: ...Et les faibles souffrent ce qu'ils doivent)


Dernière édition par Zal'Nash le Mer 9 Aoû 2017 - 13:33, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Chroniques de la Flèche   Lun 7 Aoû 2017 - 0:53

… Et les faibles souffrent ce qu’ils doivent




Journal de Jin’Zua; entrée soixantième

Citation :
[…]

« Malheur aux vaincus ! » Voilà les mots qui ont été hurlés par tous les seigneurs, tous les rois et tous les empereurs qui ont, à un moment de leur légende, arraché la terre de leurs rivaux, réduits leurs peuples en esclavage et anéanti leurs mondes. Quelle phrase pourrait être plus appropriée que celle ci, pour résumer en quelques mots, la grande loi qui dicte les rapports entre les êtres, les peuples et les royaumes ? C’est à travers ces mots qu’il m’est possible de concevoir et de comprendre le sort des miens et d’en déduire ce qui doit être fait, pour que les trolls – tous les trolls – puissent être un jour débarrassés du poids de leurs chaînes.

C’est parce que les forts font ce qu’ils peuvent et que les faibles souffrent ce qu’ils doivent, que les trolls ont une peur panique de la faiblesse – il est si logique que les vainqueurs imposent quasi systématiquement leurs caprices aux vaincus, que par extension, il est tout aussi logique qu’être faible c’est être à la merci des forts, ou qu’en d’autres termes, être faible c’est subir les autres. Car celui qui s’avère trop faible pour résister aux forts constitue un juteux butin pour ceux ci ; a bien des égards, le faible est un objet dont l’appropriation par le fort constitue le point culminant du triomphe. C’est d’ailleurs cette nature d’objet qui est si caractéristique de la condition des faibles, qui est l’essence même de la tyrannie. En effet, c’est parce que les vaincus sont écrasés, humiliés puis possédés, qu’ils sont transformés en faibles et que les vainqueurs sont transformés en forts. Et si les faibles ont toute leur place dans le monde des forts – en tant que vassaux, esclaves ou vermines nécessaires – leur monde à eux, lui, n’est aucunement invité à s’ajouter à un plus grand ensemble, et sa destruction est perçue comme nécessaire par les vainqueurs, qui entendent imposer leur univers tout entier à ceux qu’ils écrasent. Car en détruisant le monde des vaincus, les forts consacrent leur déchéance au statut de faible.

Vaincu, le faible est dépossédé de tout et même de sa conception du monde – car après lui avoir arraché richesses, terres et parents, le fort s’assurera d’encastrer l’objet de son triomphe à même l’édifice à sa gloire qu’incarnent le royaume ou l’empire, abolissant dans un même geste tout appartenance à un autre univers, désormais jugé illégitime et révolu… « Miséricordieux », le puissant s’approprie ceux qu’il ne tue pas, soucieux de remplir les rangs de ses serviteurs qu’il fait ramper sous le fouet. Déshérités, rapinés, humiliés et finalement dévorés, les vaincus n’existent que par l’intermédiaire de cette relation dominant-dominé, qui paraît un interminable calvaire, un fardeau de tous les jours qui se grave à même la chair et traverse les générations pour durer éternellement. Les dominés d’aujourd’hui ne sont jamais que les vaincus d’hier, ceux qui ont payé le prix du sang pour leur faiblesse passée et vu leur avenir tout entier déchiré par ceux qui se sont arrogé le droit de régner sur d’autres terres, d’autres peuples et d’autres mondes…

Le droit que s’octroient les forts lorsqu’ils écrasent les faibles, c’est celui de faire ressentir leur supériorité, et de jouir pleinement de cette sensation d’absolue suzeraineté. Tandis que le faible existe à travers son statut de dominé, le fort existe naturellement à travers son statut de dominant, et c’est la prérogative du dominant que de faire montre de son incroyable pouvoir, soit de proprement briser ceux qu’il a vaincu et enchaîné. Et c’est bien à travers la destruction de ces « outremondes » où prospèrent la culture, la tradition et l’identité de l’autre – tout ce qui permet de le qualifier autrement que de faible ou de fort – que les dominants tyrannisent les dominés. L’abomination de la suprématie, c’est sa faculté à dissoudre les êtres et tout ce qu’ils sont, à abolir les fondements même de leur identité, et de les réduire finalement à si peu de choses qu’ils ne se résument plus qu’à leur statut de faible, de vaincu, de perdant. L’exercice d’un grand pouvoir se traduit systématiquement en la négation d’autrui, son humiliation et bien souvent en son anéantissement, fut-il littéral ou symbolique, et c’est bien là une des plus cruelles et barbares injustices qui soient en ce bas monde… En effet, rien ne semble pouvoir altérer le paradigme selon lequel les forts font ce qu’ils peuvent, et les faibles souffrent ce qu’ils doivent, et ces derniers payent systématiquement le prix de leur faiblesse avec la mort de leur monde.

Pour ce qui est de mon peuple – c’est à dire le peuple troll, aussi divers et varié soit-il – je ne puis que constater qu’il tombe hélas dans la catégorie des vaincus. On en trouve beaucoup des vaincus qui soient encore de ce monde, et de tous les types ; on pourrait penser aux centaures, aux gnolls ou qui sait quelle autre espèce qu’on classe parmi la grande famille des nuisibles notoires, qui a défaut d’être titulaire d’une quelconque civilisation, entreprend de ronger celles des autres. Ou peut-être pourrait on penser aux gnomes, taurens ou autres, qui vivent volontiers sous la coupe d’un plus grand pouvoir qu’incarnent respectivement les hommes et les orcs. Ceux là ne souffrent certainement pas de leur servitude, dont ils tirent largement parti, et qui ne vient pas frustrer l’idée d’un « prestige écroulé de la race ». Le grand drame – ou peut être le triste honneur – du peuple troll néanmoins, c’est pour ainsi dire sa très bonne mémoire ou le souvenir de sa gloire passée qui est incrusté à même notre imaginaire : les trolls se souviennent de l’autrefois, ils commémorent les siècles de leur puissance et entretiennent un perpétuel culte de la souvenance, qui non content d’abreuver infiniment notre nostalgie maladive, met en évidence le cuisant échec de nos civilisation dans l’époque courante… Au même titre qu’ils sont bien avertis de leur grandeur passée, les trolls ont tous conscience de leur présente faiblesse : aucun n’entretient à cette égard une quelconque espèce de doute, tant il apparaît clairement que tous les trolls – fussent-ils restés dans leurs ruines ou désormais ralliés à d’autres peuples – appartiennent au camp des battus, des humiliés, des grands perdants de l’histoire qui n’en finissent plus de compter leurs martyrs et les objets de leur rancœur.

Aussi, le troll se sait un faible absorbé dans le monde des forts, et tandis que les ressortissants d’autres peuples se complaisent certainement dans une sorte de soumission utile que l’orgueil méprise suprêmement, lui souffre autant d’être faible que de se savoir faible. Car si le faible qui s’ignore pense correspondre à l’ordre naturel des choses, celui qui se sait faible placé sous la coupe des puissants, est bien au courant de l’immonde injustice à l’œuvre, et il se meurt de connaître et de comprendre sa condition d’esclave, lui qui ne rêve que d’être libre. Un oiseau dont on a rogné les ailes, le troll s’acharne à prendre un envol qu’il sait impossible en agitant furieusement ses moignons. C’est qu’il est fier, ce troll – c’est qu’il est digne ; il abrite dans son cœur un grand orgueil terriblement meurtri que les plus jeunes races ne peuvent pas comprendre. Après tout, son espèce à lui, n’a-t-elle pas régnée seule sur la terre toute entière par le seul pouvoir de son immense volonté ? N’a-t-elle pas souffert des millénaires de guerre, de sang et de larmes, pour subsister jusqu’à ce jour, diminuée mais toujours vivante, humiliée mais toujours fière, vaincue mais toujours défiante, prête à vendre chèrement sa peau, pourvu que par cet ultime sacrifice, elle puisse briguer l’éternité ?

Aux yeux des autres races, les trolls n’incarnent souvent qu’une vermine encombrante, un voisinage peu arrangeant, un fléau de seconde zone tout au plus, dont l’extermination est aussi lassante que nécessaire, tant ils évoquent aux peuples « civilisés » un primitivisme grotesque et en bien des façons, intolérablement vétuste. Et pour cause ! Ces ruines disséminées à travers le monde qui portent la marque d’un temps si ancien qu’il ne peut être conté qu’en paraboles, ne s’agit-il pas des nôtres ? Ne sommes-nous pas les seuls héritiers – la peste Aqir mise à part – de tout ce que cette terre a porté en son sein de plus noble et de plus ancien, les seuls défenseurs d’une tradition sans âge qui coule dans chaque rivière, abreuve chaque racine, habite chaque souffle et résonne jusqu’au plus profond de nous ? Que de chemin nous avons fait jusqu’à l’époque présente, à force de nous accrocher à la terre de nos ancêtres et par le sacrifice de tout – absolument tout – ce que nous possédions, pourvu que la race survive et que les jeunes reprennent le flambeau des anciens. Le grand empire de Zul rassemblé dans l’ombre du C’Thrax, Hakkar, l’hérésie Drakkari’shi et le soulèvement de Zandalar… L’histoire trolle toute entière est un sacrifice – de soi, de chacun, de tous, des principes et même de la tradition – effectué encore et encore, dans l’éternel souci de crédibiliser ces quelques mots : « Les trolls ne meurent jamais ».

Car à toutes ces périodes charnières de notre histoire, c’est bien notre survie qui était en jeu –  sinon celle de notre univers – et c’est sans hésiter que nos ancêtres ont plongé dans les ténèbres qu’apportaient les choix difficiles qu’il fallut faire, au mépris de l’honneur, parfois même au mépris des dieux, pour assurer la sauvegarde de notre monde à nous, cette vieille chose aussi étrange qu’archaïque et perpétuellement au bord de l’extinction. Et pour tout le sang versé et les horreurs qu’ils auront engendré, les trolls auront au moins réussi à s’accrocher à l’existence et à se préserver de l’oubli comme de l’asservissement, même bien des siècles après avoir fait briller les derniers feux de leurs empires. Ruiné mais toujours présent, notre peuple aura au moins le mérite de s’être battu pour protéger jusqu’à la dernière de ses pierres.

Quant à ce rapport que les trolls entretiennent à la faiblesse, je soulignerai que quoique se sachant pertinemment faible, le troll tâchera toujours d’agir avec défiance – tout l’héroïsme troll tel que j’ai pu l’apercevoir consiste en un refus absolu de la résignation, dans des proportions frisant parfois l’absurde : c’est justement parce qu’il se sait faible que le troll doit agir, à l’inverse, en dominant ; autrement, comment sauverait-il sa dignité, l’ultime objet de son orgueil ? Moins il aura d’espoir, plus le troll sera hardi et plus il marquera son refus de capituler : faible, peut-être, mais dominé, jamais ! Tel est le plus élémentaire fondement de l’esprit troll, pour qui la fierté est un bien inestimable justifiant tous les sacrifices, une fin en soi…

S’il existe un héros – rien qu’un seul – dans le monde des trolls, alors ce héros est mort d’orgueil et il s’appelait Zul’Jin. Il a livré une grande guerre contre toutes les races, et bien sûr il l’a perdue, et sa cité-sanctuaire fut pillée avant d’être largement réduite en cendres. C’est qu’il n’aimait ni les orcs, ni les hommes et encore moins les elfes et que pour un troll de sa trempe, et fier comme il était, vivre en paix avec le reste du monde c’était déjà chose difficile. En vérité, sa tribu se mourrait depuis des siècles et lui seul avait eu la force de rassembler les siens quand d’autres étaient venus rapiner sa terre. Sans grand espoir, il avait tracé un sillon autour de ses forêts et préparé une guerre contre quiconque franchirait ses murailles.

Et quand Zul’Jin a défié les elfes, les hommes et même les orcs, il a parlé pour tout un peuple. « Que les loas vous étouffent ! » qu’il avait crié, avant d’ajouter avec hargne « Moi je ne servirai personne d’autre que les miens, et cette terre qui est la nôtre, vous ne l’arracherez que dans le sang et l’acier – j’ai une hache pour chacune de vos épées, et un pieu pour chacune de vos têtes. »

Car Zul’Jin était à l’image de notre race et surtout de notre orgueil ; humilié, blessé et abandonné, il a levé son poing vers l’univers et lui a hurlé sa haine. Lui n’en avait pas fini de se battre, et tout borgne et manchot qu’il était, il a déclaré la guerre à la terre entière parce qu’après tout, il lui restait encore sa fierté.

Et quand il a craché à la face du monde, il a craché pour tous les trolls, l’air de dire que si les faibles souffrent ce qu’ils doivent, alors les forts souffriront bien pire. Et pendant un temps en effet, il les aura fait souffrir.

Car qu’est-ce qu’un troll, sinon un être blessé ? Juste un être esseulé qui crache sa souffrance ; seulement un être perdu qui crache son dédain ; rien qu’un être isolé qui crache sa haine…

Mais tout de même un être qui, jurant de livrer une éternité de guerre, crache à la face du monde…

A la face du monde tout entier.



****




Sept ans plus tôt

Et puis un matin, il était apparu sur les grèves d’une île si grisâtre qu’elle lui inspirait une mélancolie singulière. Un spectre soudain ressurgi du passé, il contemplait en silence les vagues qui déferlaient rageusement sur son petit bout de terre malheureux, perdu dans ses pensées et à moitié hypnotisé par cette mer furieuse, qu’animait une violente tempête. Par delà ces flots déchaînés par le grand vent, peut-être voyait-il autre chose néanmoins ; peut-être essayait-il de scruter le lointain – nul doute qu’a mille lieues d’ici, sur un rivage comparable à celui ci, un autre contemplait les vagues d’un air songeur à l’occasion d’une douce rêverie solitaire. Peut-être avait-il une pensée émue pour ce fantôme là, cet autre qui dévisageait l’horizon depuis son triste rivage… Ou peut-être l’avait-on complètement oublié ce spectre trop longtemps disparu ; son bon souvenir s’était sans doute évanoui à la faveur du temps, et très vite, la seule mention de son nom avait cédé la place à d’autres discussions qui avaient achevé d’abolir son existence dans les mémoires. Il est des échos si lointains qu’ils n’évoquent plus rien, pas même l’ombre d’un sentiment familier ou d’une vision passée…

Longtemps il était resté là à toiser l’océan sans repos qui s’étendait devant lui, absorbé dans une méditation solennelle qui inspirait une suprême gravité. Rien qu’un seul être qui briguait l’ensemble… L’infiniment petit contemplait l’infiniment grand, l’air de vouloir s’emparer d’un seul regard, de l’immensité s’étalant jusqu’à cette ligne d’horizon que troublait la fureur des vagues. Ah que n’aurait-il pas fait pour le saisir à la gorge, ce monde là, ou pour l’enfermer au creux de sa poigne… Éternelle frustration que l’impuissance d’un seul face à l’inébranlable suzeraineté du tout.

Puis un autre l’avait rejoint, silencieux lui aussi, et il s’était tenu à côté de lui, tâchant peut être, lui aussi de prendre la mesure du paysage cataclysmique qu’offrait l’océan tourmenté. Celui là arborait le masque doré des parle-loas, et sur son torse nu était inscrite à même la chair, la marque de Zandalar. Il avait attendu un temps, fixant le vide ou écoutant peut être le fracas des vagues, puis enfin, il avait brisé le silence, reportant son regard sur le troll silencieux, en proie à une trop grande réflexion.

- Alors comme ça, toi aussi tu veux nous rejoindre ? avait commencé le Zandalari. Les loas savent que tu fais le bon choix en luttant pour préserver l’avenir de ton peuple… Zul vous récompensera, toi les tiens, à la hauteur de votre sacrifice et de votre dévotion.

Puis sortant de sa torpeur, l’autre avait enfin répondu :
- De la Flèche-Sinistre, je suis le seul. Considérez moi comme le dernier des miens ; vous n’en verrez pas d’autres sous votre bannière.

L’air compatissant, le Zandalari avait hoché la tête avant d’ajouter dans un soupire.

- Beaucoup ne viendront pas. Il y a des trolls partout en ce monde, et tous souffrent de s’être perdus de vue, de s’être isolés dans leurs confins… Notre peuple se meurt et n’en finira pas de dépérir. Nous avons consulté les oracles, et ceux ci ne nous ont prédit que mille ans de pluie et mille ans de peine, que viendra ponctuer une éternité d’oubli… Et pourtant beaucoup ne viendront pas. C’est qu’ils ne reconnaissent plus les leurs, ces trolls là qui rejettent notre bannière ; c’est qu’ils ont été déracinés de la terre, et qu’a défaut de pouvoir vivre à travers le tout, ils tentent de vivre pour eux même. Et de nous voir, maintenant rassemblés, ils ne comprennent pas, ils ne comprennent plus. De nos corps brisés et de nos visages souffrants, ils n’ont pas même un souvenir familier. Hélas, parfois on trouve des étrangers jusque dans le même sang, jusque dans la même famille, jusque dans le même peuple...

Mais toi… Toi, te voilà revenu jusqu’à nous, tout seul que tu es, et tu veux encore te battre pour ce peuple qui est le tiens. Toi, tes racines sont encore profondément plongées dans la terre, je le sens ; je le sais. Toi tu n’a pas encore abandonné, et cette guerre qu’avalise Zul, tu la fera parce qu’au plus profond de toi, tu te sais troll, rien que troll, juste troll – au moins troll. C’est cela, n’est-ce pas ? Ce qui t’as conduit jusqu’ici – c’est cette colère qui boue dans tes veines, de voir ceux de ta race souffrir les caprices des puissants et supporter le poids de la faim, de la misère et de la honte qui pèse toujours sur les faibles… N’est-ce pas ?

Et l’autre de répondre :

- Moi je ne veux plus que les faibles souffrent ce qu’ils doivent… Moi je ne veux plus connaître ni la misère, ni la honte et je ne céderai pas devant tous les puissants qui règnent sur ce monde, dussent-ils venir jusqu’à moi avec toutes leurs armées. Trop longtemps déjà, j’ai souffert l’héritage brisé de nos pères et porté sur mes épaules le fardeau du chagrin ; trop longtemps j’ai subi le joug des forts, qui dictaient la perpétuation de notre sort et nous promettaient la servitude sinon la misère pour l’éternité.

Mais moi, je ne ramperai jamais sous le fouet. Et aux forts qui viendront jusqu’à nos berges, je ne leur céderai rien. Absolument rien.

Parce que moi on m’a volé ma vie, on m’a volé frères et parents, on m’a volé mon peuple et on m’a volé mon monde. Au diable l’Alliance, la Horde et tous les autres qui ne nous veulent que du mal ; et tant pis pour les sacrifices qu’il faudra faire, moi je les ferai tous ! Coutât-il tout le sang des trolls et dussé-je dans les flammes noyer la terre, ici commence mon combat, ma croisade contre l’univers…

Parce que moi, Maggosh Flèche-Sinistre, je ne veux que la vengeance ; pour les dieux, pour les trolls et pour Zul’Jin, oui – mais surtout pour moi.

Moi, moi qui suis pauvre de tout et qui ne puis désormais briguer que le néant auquel me destinent certainement cette fureur inscrite jusqu’au centre de moi et ce cœur blessé qui est le miens, qui palpite de rage et se sent une fougue à haïr la terre toute entière.



(Prochain fragment: Maggosh)
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MessageSujet: Re: Chroniques de la Flèche   Lun 9 Oct 2017 - 16:12

Maggosh



Mon service envers Zandalar, et mon allégeance toute entière à Zul, fut le tragique épilogue de ma vie. Servir cette bannière, ce n’était pourtant pas la pire façon imaginable d’abréger mon séjour terrestre – il est tant de morts si odieuses ou plates qu’il m’est aisé de relativiser sur mon sort – mais à l’échelle de mon existence toute entière, ce dernier acte de vie s’apparentait à une décevante conclusion, une occasion manquée de sertir ce que je fus d’un peu plus de noblesse, que du peu d’honneur qu’il restait à un cadavre échoué en haute mer, abandonné au régal des mouettes. Terrible déception, en effet, que de s’éteindre en silence et loin de tout, quand on a laissé bien des choses et bien des gens derrière soi sans avoir pu achever proprement ces histoires auxquelles on les avait associés. C’est vraisemblablement comme cela que je décrirais ma mort : décevante en l’absence d’une fin digne de ce nom à la grande majorité de ces histoires qui furent les miennes, à jamais des petites scènes de vie sans queue ni tête, car non résolues et de fait sans importance.

Pourtant, ma guerre pour Zandalar et pour tous les trolls, ce fut mon ultime tentative d’apporter une conclusion satisfaisante à l’ensemble, de broder de sens l’intégralité de mon parcours terrestre et de raccorder le dernier de mes jours avec le premier, soit en d’autres termes, de compléter ce cycle imaginaire que les mortels s’évertuent à retrouver dans l’écoulement de leurs jours. Et pendant un temps, en effet, j’ai bien cru pouvoir parfaire ce cercle de vie en mourant pour l’idée que m’avait légué feu mon père, c’est à dire en consacrant ma mort à cette cause qui avait précédé ma naissance. Et quel ne fut pas mon malheur, de me jeter dans cette guerre du désespoir, qui non contente de nous coûter la vie à tous, acheva de désintégrer les liens qui me raccordaient à l’autrefois et me déshérita de tout, avant de m’abandonner à une mort solitaire. Seule constante et finalement symbole de ma vie, la solitude de mes dernières heures paraissait un écho à l’isolation qui fut la mienne pendant toutes ces années, passées l’effondrement de ma famille et la dispersion de ses membres survivants. C’est ainsi que mon existence, ce récit sans intérêt, ne me fut révélée comme tel qu’au dernier de ses chapitres.

Vers les dernières années de sa vie, paraît-il, on fréquente souvent des gens qui nous ressemblent et qui, mieux, paraissent des reflets de nous même. Cette platitude sans nom que m’avait assené un vieux Tauren rencontré dans mes pérégrinations, n’avait de cesse de prendre tout son sens alors que s’écoulaient les jours de mon passage sur l’île grisâtre où se préparait le règne du tonnerre. Ces trolls que j’étais venu retrouver dans cet exil loin de tout, ils m’étaient semblables en tout point. Ce n’était pas la haine – c’était là le dénominateur commun de tous les trolls, et sans doute de la plupart des êtres qui peuplaient cette maudite Terre – pourtant, qui me rapprochaient d’eux, mais plutôt le creux que tâchait de dissimuler ce mélange de hargne et de rage que je revêtais alors comme un épiderme naturel. Car sous cette peau d’aigreur gisait un vide infini, une absence complète de signification, qui nous avait rassemblé les uns les autres sur les berges de cette île malheureuse, où chacun s’efforçait de croire et faire croire qu’il venait mourir pour la plus juste des causes. Longtemps j’avais dévisagé les trolls qui m’entouraient, m’efforçant de retrouver au fond de leurs prunelles une authentique volonté qui me faisait défaut – et c’est avec une grande frustration que je m’étais finalement rendu à l’évidence que toutes et tous ici s’étaient retrouvés embarqués dans cette vaste aventure par le fruit du hasard et de cette satanée misère qui fait s’égarer les êtres…

Des damnés. Voilà ce que nous étions : des damnés trop ahuris pour réaliser l’étendue de notre bêtise alors que nous entreprenions, perdu pour perdu, l’impossible. Car pour qualifier les ambitions de Zul, et surtout celles qui nous avaient mené ici, sur cette île que s’arrachaient Horde et Alliance, il n’y avait pas d’autre mot qu’impossible. Faute d’une meilleure alternative, nous faisons le pari des fous. Les trolls, il est vrai, conjuguaient toujours leur avenir au désespoir…

Des nombreux trolls que j’eus le loisir de fréquenter alors, je n’ai gardé que quelques portraits : le chef exalté (un éternel classique de notre espèce qui n’avait pourtant pas le chic d’être un modèle de succès), le partisan zélé (l’inénarrable archétype du troll qu’on se plaît à ressortir dans toutes les bonnes histoires), le sage mystique et retors (dont le meilleur exemple était Zul lui même, s’évertuant à nous faire cheminer dans de trop épaisses ténèbres) et enfin le révolté sans espoir, qui, éminemment troll, se passe de sous-titres. En rétrospective, parmi tous ces profils, je n’avais trouvé de sincérité que dans le dernier. Ce n’est pas que l’exaltation, le zèle ou le mysticisme étaient feints, mais plutôt qu’au vu des circonstances, ils paraissaient faux. Des émanations de notre imaginaires, ces trois personnages traditionnels qu’on s’entêtait à ressortir comme une formule gagnante dans tous les moments forts de notre histoire, étaient ici complètement ridicules. C’est qu’il n’y avait tout simplement pas l’espoir suffisant pour justifier et l’exaltation et le zèle, et encore moins une espèce de mysticisme confiant, qui s’apparentait bien davantage ici à une sorte de sénilité abrutissante des plus anciens… En harmonie avec l’air du temps, seul le révolté désespéré paraissait bien à sa place dans ce sinistre épilogue de notre race. Bien sûr qu’il allait se battre : déposer les armes n’avait jamais été une option chez nous. Bien sûr qu’il allait mourir. Mais il allait mourir pour rien, et c’était bien là le problème. A notre époque, on ne pouvait avoir foi qu’en l’échec. Dès lors, quelle crédibilité accorder aux figures vétustes d’une époque passée, en désaccord complet avec le monde d’aujourd’hui ?

De ce que j’en savais, je m’étais longtemps apparenté à un partisan zélé avec cette pointe d’exaltation qui fait les bons chefs, sans avoir été chef moi même. Le désespoir m’avait toujours fait horreur, d’autant qu’il avait hanté ma famille et ma tribu toute entière depuis des siècles. Et quand les vieux étaient morts, assassinés par ces vieux spectres d’autrefois, je m’étais figuré que l’avenir se ferait sans encombres et qu’il se fonderait sur l’espoir. Puis, par manque de foi mes frères avaient frustrés notre rêve commun. Incapable de supporter la trahison de ma chair, de mon sang, j’étais parti. Humilié, furieux, rancunier, j’avais alors été le plus parfait des trolls, et il m’arrivait alors de croire que, dans mon vagabondage, j’écrivais les premières lignes de ma légende. L’orgueil des trolls est immense, mais leur amour de l’illusion l’est bien davantage – c’est qu’à peine adultes, ils ont déjà entendu trop d’histoires pour les dissocier du réel. Venu le moment de tracer leur chemin, ils s’embarquent ni plus ni moins dans une aventure aux échos mythiques. La terrestrialité n’est pas envisageable pour le troll ; briguant le monde spirituel, il fantasme. Sa vie est un délire sans fin. Les plus chanceux meurent en plein dedans.

C’est ici, sur cette île du tonnerre, que mon délire à pris fin pourtant, ou plutôt qu’il s’est éteint. Comme une petite flamme qui me réchauffait jusqu’alors, il est mort dans un mince filet de fumée alors que l’enchantement du zèle s’effondrait. Je me réveillai un jour sur cette terre grisâtre peuplée de cinglés et de miséreux, perdu entre la crapule de Zul’Drak et la fine fleur de la vermine Hakkari’shi, et soudain j’avais froid. Maintenant perdu dans cette foule de damnés que je ne comprenais pas, que je ne comprenais plus, j’étouffais. C’est là, en exil chez les fous enivrés par leurs fantaisies, à ce dernier virage de mon passage terrestre, que je prenais la pleine mesure de mon insignifiance. Dès lors, l’existence – et particulièrement la mienne, moi qui semblait voir ce que les autres ne pouvaient – c’était une perpétuelle désillusion, un échec de tous les jours. Et de penser que ces gens autour de moi n’étaient en effet que des reflets de moi même, je n’en désespérais que davantage, me sachant condamné à l’oubli auquel les fous se destinent.

Dans la vie tout peut arriver, et surtout rien. De toute évidence, ma vie, elle, ne s’accordait qu’avec le néant, et pour toutes les fautes qui furent les miennes, la plus lourde fut sans doute de poursuivre mon délire trop loin ou peut être pas assez, car passé son abandon une fois parvenu au terme de ma route, je n’étais pour ainsi dire, plus personne.

Et quelle angoisse ce fut, d’attendre la mort, sans foi, sans espoir sinon celui d’une courte agonie, et au fond, le pardon que je savais impossible, de ceux qui avaient été mes frères.



(Prochain fragment: Mourir pour Zul ?)
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