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 Chroniques de la Flèche

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Zal'Nash

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Localisation : Strangleronce
Rôle : Prêtre de Shirvallah

MessageSujet: Chroniques de la Flèche   Mer 24 Mai 2017 - 18:47

Sommaire


Prologue: Tristes Rivages


Iere partie

  • Kara'Jin

  • Peuple de mes rêves

  • Pour Zanza !

  • Ska'Thul

  • Que ton nom soit sanctifié

  • Songe d'une nuit d'été

  • Ja'Haraz

  • Un tombeau pour mon corps...

    (...)


****

Prologue - Tristes Rivages

Lorsqu'il avait - quelques mois plus tôt - reposé le pied sur les grèves de Strangleronce, il avait été submergé par les souvenirs trop longtemps enfouis de sa vie d'antan passée dans cette jungle laissée intacte par les années, coupée du monde, hors du temps. Qu'elle lui avait manqué cette jungle qui l'avait vu naître, lui et sa fratrie malheureuse. D'aussi loin qu'il puisse se souvenir, les quelques retours en Strangleronce qu'il avait pu se permettre depuis ce fameux jour où ils avaient fui ce même rivage, ces retours là avaient toujours été chargés du poids difficile du souvenir qui succédait bien vite à l'euphorie du voyage achevé et qui dissimulait mal un profond chagrin dont il ne pouvait se défaire, là, maintenant, les pieds dans le sable à contempler les arbres, le temps et les choses, égales à elles même, et manifestement inébranlables devant l'éternel, malgré tout...

Ah qu'il l'avait aimé cette jungle, et ses bruits, et ses odeurs... Le son des vagues s'échouant sur la plage et allant se perdre jusque dans les bosquets touffus, jusqu'au parterre fleurissant de la jungle. Et quelle douleur que celle qui écharpe le coeur du voyageur, qui après un long et difficile périple, revient chez lui pour y trouver tout à l'identique, indifférent au poids du monde qui pesait pourtant sur ses épaules.

Zal'Nash inspira une bouffée d'air, avant de jeter un coup d'oeil derrière lui et au navire arborant les couleurs de la Horde, qui l'avait déposé là. Ce drapeau, il n'espérait pas en revoir les couleurs ou le sigle avant longtemps, et pour faire bonne mesure il avait laissé derrière lui tous les souvenirs de son passé militaire sous la bannière cramoisie, abandonnant aux limbes tout ce qu'il avait été pendant dix, quinze, peut être vingt ans... Cette Horde là, il l'avait vu tant changer qu'elle n'avait désormais pour elle, ni le passé, ni l'avenir, et il ne faisait aucun doute qu'un vétéran comme lui n'y ferait pas de vieux os, à passer son temps à se lamenter sur les vieilles années - les belles années - qui avaient formé sa jeunesse.

Et maintenant, il était là. Seul, face à la jungle. Il faisait une chaleur à crever - comme toujours sur les îles - et le soleil cuisait sa peau nue, à peine recouverte par sa vieille armure tribale.

Et pourtant il était là, les pieds dans le sable à regarder les arbres, et il avait froid.


Dernière édition par Zal'Nash le Jeu 22 Juin 2017 - 3:32, édité 10 fois
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Zal'Nash

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MessageSujet: Re: Chroniques de la Flèche   Mer 24 Mai 2017 - 19:21

Journal; entrée 1ère

Citation :
"A mon frère,

Rentrer en Strangleronce s'est avéré plus difficile qu'escompté. La jungle, ses sentiers touffus, les ruines de nos ancêtres dont elle est parsemée, et les rivières qui la sillonnent... Tout y est à l'identique, tel que nous l'avions laissé, voilà plus de vingt ans. L'image en est douloureuse: alors qu'au delà des grèves de Strangleronce, le monde s'est fait et défait mille fois dans les flammes de la guerre, rien ici n'a changé de quelque façon que ce soit. Les âges ont défilés, insoupçonnés, et alors qu'ailleurs, le temps dévore les années, les êtres et les choses, ici dans la jungle, son emprise est inexistante, comme inopérante. Face à l'écoulement des jours, la jungle reste stoïque, toujours plus luxuriante, toujours plus touffue, et les pierres de nos empires ont disparu sous la mousse et l'écorce. La jungle n'est pas sensible au temps - elle est le temps; parmi ses arbres et sa végétation, je ne vois que des limbes dans lesquelles on s'oublie.

C'est ici, au coeur de ces tropiques millénaires, que viennent se perdre les époques et leurs vieilles choses, pour y disparaître et y mourir. Et moi qui étais revenu en ces terres pour retrouver les fuyants souvenirs de notre enfance, j'en viens à me demander si moi aussi, je ne suis finalement pas rentré dans la jungle pour y gâter le reste de mon âge et y mourir sans un bruit. Tristesse que ces lieux que je reconnais jusqu'au moindre bosquet, et dont le seul souvenir m'évoque une grande douleur, alors que ce monde de constance qu'est cette jungle inchangée, me regarde, moi qui suis marqué par le temps et le poids des années. Tristesse que de mûrir dans un monde si ancien qu'il a arrêté de vieillir.

Que ne fallait-il pas, atteindre ces tristes rivages où nous grandîmes, pour comprendre qu'un être est si peu de chose, qu'il peut bien naître, grandir et mourir en un même lieu, sans que celui ci ne change, effectivement, de quelque façon que ce soit..."
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Zal'Nash

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MessageSujet: Re: Chroniques de la Flèche   Ven 2 Juin 2017 - 18:14

Kara'Jin

Moi aussi, j’ai vécu pour Dieu… Moi aussi, j’ai sacrifié ma chair, mes os et jusqu’au dernier de mes souffles pour que vive l’espoir d’un autre que « moi » - « moi », unique centre du monde sous mes pieds ; « moi », pièce maîtresse de mon univers. De tous les mortels qui peuplent la terre, j’ai souffert d’entre tous, pour servir les cieux et exaucer les vœux d’un être qui m’était étranger. Sur ces pierres léguées par mes ancêtres, j’ai versé mon sang et dédié chaque portion de mon âme, jusqu’à ce que tout ce qui était « moi » s’efface, disparaisse et ne devienne qu’un chuchotement dans les limbes. C’était ça, ma vie – un sacrifice de tous les jours, qui cheminait chaque fois un peu plus, vers la réalisation du grand dessein des maîtres, et par la même occasion, vers l’annihilation de « moi ».

Mais dans le monde des trolls, il n’y avait – tout comme il n’y aura jamais – de place pour le « moi », et la vie qui fut la mienne ne fit qu’illustrer dignement cette vérité, si fondamentale, si essentielle, par chez nous. « Être troll », ce sera toujours « être par rapport à quelque chose », et d’abord par rapport aux loas, avant « d’être en soi ». « Être » chez les trolls n’a de sens que dans l’association à un plus grand ensemble ; le troll « est » par rapport aux dieux ; il est par rapport à l’empire ; il est par rapport à son peuple ; il est par rapport à son clan – et puis, enfin, passées toutes ces sphères là qui dominent sa vie, il n’est plus du tout. « Être troll », en somme, c’est exister dans le tout et surtout dans l’Immense. L’immensité nous stimule ; elle nous exalte. C’est à travers elle que le troll s’incarne si parfaitement, car le troll se sent destiné à la grandeur. Il se sait partie d’un glorieux ensemble, et c’est à travers cet ensemble là, qu’il se voit exister. Il a besoin de ce frisson que procure l’Immense. Or, seul, le troll n’est rien. Chez nous, point de mesure unitaire, ou de notion d’individu – le troll hors de l’ensemble ne peut rien, ne rêve rien, ne sert rien, ne pense rien, n’est rien… Et c’est bien parce qu’il n’existe pas par lui même et pour lui même, que le troll cherche à exister par et pour autre chose. Cette chose – quelle qu’elle soit, pourvu qu’elle soit glorieuse et pourvu qu’elle soit immense – constitue alors bien plus qu’une simple « chose » ; elle est la matrice de tous les trolls, le liant de tout un univers, le socle en somme, de tout ce qui est entre la terre et les cieux pour ces êtres là qui sont sans être, et qui n’existent qu’à travers ces artifices sociaux que sont les clans, le peuple, l’empire et les dieux – autant d’éléments dont ils sont la parfaite synthèse.

C’est justement parce qu’être troll c’est « être tout plutôt que de ne pas être du tout », que ma vie peut être résumée, à la plus impersonnelle narrative, en une collections d’actes qui sans avoir été le fruit de mes choix, ont façonné mon existence toute entière. Ce n’est qu’au prix d’immenses efforts que « Je » a pu émerger de cet esprit d’ensemble où se noie l’individu avant même d’avoir été, seulement pour constater que tout ce que j’étais, tout ce que je pouvais devenir et ce jusqu’au dernier de mes jours, avait été décidé par d’autres que « moi » et ce bien avant ma naissance – il n’y avait pas de hasards, de mystères ou de coïncidences dans le cycle que fut mon existence, car en bien des façons, celle ci avait été jouée pour et par d’autres que moi, avant moi. J’avais en quelque sorte déjà été avant d’être, et ce que je fus, en conséquence, n’en est aujourd’hui que plus insignifiant.

De cette vie vécue pour d’autres, et de ces sacrifices quotidiens auxquels ma vie pourrait finalement être réduite, je n’ai pourtant pas le moindre regret. Car, au cœur de ce qui pourrait s’apparenter au plus intime niveau de mon être, je ne contemple que l’honneur d’avoir été pour mes dieux, mon empire, mon peuple et mon clan plutôt que d’avoir été pour moi même, « moi » poussière insignifiante, qui n’ai pris la mesure de ce grand devoir qui est le nôtre, que bien trop tard.

En dehors de ces choses là que les trolls placent au centre de leur univers, je n’ai pas existé. Je n’ai pas vécu, je n’ai pas pensé, je n’ai pas rêvé, je n’ai pas parlé, je n’ai pas agi… Je n’ai, en fait, pas été.

Et pourtant, je n’en regrette rien.

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Zal'Nash

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MessageSujet: Re: Chroniques de la Flèche   Ven 2 Juin 2017 - 19:23

Peuple de mes rêves


Deux ans plus tôt

Quand il avait appris la mort de son frère aîné Kara’jin, Zal’Nash s’était soudainement enfermé dans un imperméable silence pendant de longues semaines. Il avait cessé de fréquenter ses troupes du jour au lendemain, et s’isolant dans une caverne voisine de son campement en Nagrand, il s’était progressivement retiré du monde. C’est dans ces ténèbres solitaires qu’il avait trouvé assez de calme pour mener à bien son deuil et laisser s’échapper le trop profond chagrin qui s’était alors abattu sur lui. Car aux yeux de Zal’Nash, la mort d’un frère, c’était, plus que la seule mort d’un proche, la mort de soi. Et c’était déjà beaucoup de chose de perdre un proche – mais c’était chose courante ici bas, et qui plus est une banalité du temps de ces guerres interminables, dont Zal’Nash avait pris la triste habitude. Perdre un morceau de soi, néanmoins, c’était encore une toute autre sorte d’enfer, et quoiqu’il n’en était alors déjà plus à son premier frère perdu, la disparition – si subite – de Kara’jin, lui avait déchiré jusqu’aux fibres de l’âme, si bien qu’il avait longtemps cru ne jamais s’en remettre. Et à bien des égards, effectivement, il ne s’en était jamais remis.

Cette plongée dans le noir avait en vérité été salvatrice pour Zal’Nash, dont l’humeur s’était instantanément dégradée après avoir eu vent de la nouvelle. La poursuite de son quotidien au camp et dans les rangs n’aurait rendu la chose que bien pire en tâchant de balayer au plus vite le bon souvenir de son frère défunt et d’ensevelir le deuil sous le poids rassurant de la routine. La plus totale solitude que lui avait offert la pénombre de cette caverne avait, en cela, œuvré dans le sens de la rémission en poussant le troll dans le plus noir et le plus profond des puits : seul face à lui même, il avait scruté l’abîme, il avait hurlé, et rien ni personne n’était venu lui porter secours. Ce jour là, Zal’Nash avait pris la pleine mesure de son abandon et du trop lourd fardeau qui pesait sur ses épaules, et il avait désespéré. Ce jour là, il s’endormit dans les ténèbres, et il mourut un peu, juste assez pour ne plus jamais être celui qu’il avait été, et survivre pourtant, au trépas de son frère.

****
Le jour de ma mort, juste avant qu’ils ne viennent m’abattre, j’ai su que ma vie – toute ma vie – avait été un échec. Jaugeant l’immensité derrière moi et devant, ma fin imminente, je n’ai réalisé qu’alors, la futilité de tout, et surtout du travail qui avait été l’objet de ma vie, et auquel je m’étais fidèlement dédié. Plus que de mon âge, j’ai pris conscience de la fragilité de l’être, de son usure et de l’inutilité qui en découlait, et je m’en suis trouvé terriblement las. J’étais usé et fatigué, et rien, absolument rien, n’en était changé pour autant.

J’ai griffonné quelques notes sur un vieux parchemin que j’avais là sur mon plan de travail, confiant que ceux qui viendraient pour moi n’en feraient que peu de cas. Ce n’était pas grand chose – quelques pauvres mots tout au plus – et les loas savent qu’ils ne seraient que d’un maigre réconfort pour ceux qui les liraient. C’était quelques mots, pourtant, plus qu’assez me disais-je, pour laisser une trace de « moi », un indice, une marque de mon passage sur terre qui crierait au premier venu « J’ai été ! J’ai été ! ».

Puis quand ils sont venus, je n’ai trouvé que la force de leur sourire pauvrement, désarmé que j’étais face à leur ardeur et à leurs nombres. J’ai bien tenté de me redresser pour leur faire face fièrement, mais déjà ils m’avaient broyé les os d’un revers de masse. Puis, gisant au sol, ils m’ont taillé en pièce, ne laissant au final qu’un cadavre bousillé, tout au plus un bout de ce que j’avais pu être, la charogne de moi même.



****
A de nombreuses reprises dans sa vie, Zal’Nash avait eu l’occasion d’effectuer cet examen de conscience qui s’impose souvent à ceux qui, ayant trébuché en chemin, jettent un regard derrière eux. Or, s’il avait toujours été très positif quant à sa dévotion aux loas, cet exercice d’autocritique avait par ailleurs souvent mis en relief un vide singulier dans sa vie, ou plutôt l’empreinte d’une chose qui avait été avant de ne plus être, pour n’en laisser que la trace. Cette chose, c’était le sentiment d’appartenir à un peuple encore de ce temps, de s’y reconnaître, de s’y retrouver, de s’y construire… De tous les peuples de la terre, aucun n’était parvenu à la hauteur des nations trolles, pour finir aussi divisé, amoindri et humilié que celles ci.

A l’instar de la plupart des trolls – de son espèce comme de toutes les autres - Zal’Nash était né dans des ruines où il avait grandi, abreuvé de cette nostalgie de l’ancien temps, qui dissimulait mal l’orgueil écroulé d’une race peut être trop ancienne. Les trolls – tous les trolls – étaient nés sous le signe de la honte et de la rancœur, hantés par ce sentiment d’être nés après leur temps et dotés d’un cœur pour haïr toute la terre. Blessée avant même d’avoir été, écrasée par les legs d’un glorieux passé qu’elle aimerait voir se refléter dans son avenir, « la figure du troll » telle que l’imaginait Zal’Nash, était celle d’un être en mal d’espoir.

C’était précisément cette souffrance à la fois très intime et collective, qui avait longtemps esquissé les contours d’un rêve pour ce prêtre de Shirvallah esseulé, à la dérive dans le monde des orcs où il n’avait su trouver sa place. Longtemps, il avait cru revenir un jour en Strangleronce pour corriger les errements du passé et ressusciter le clan de ses pères, et avec lui, l’âme du peuple troll. Longtemps, il avait patienté dans le giron de la Horde, prêt à saisir l’occasion d’exhumer ce vieux monde poussiéreux et oublié de tous. Puis le temps avait passé. Il avait vieilli, et si cette émotion au centre de lui n’avait pas perdu en éclat, sa fougue s’était émoussée, sa détermination abîmée, et il s’était perdu. Égaré en route, il avait erré longtemps, incapable de naviguer cet « océan de tous les possibles » où l’âge avait tôt fait de noyer jusqu’au dernier de ses espoirs.

A la différence de ses frères – ou du moins, la majorité d’entre eux – Zal’Nash était allé se perdre dans les ombres du doute. L’aîné de sa fratrie, Maggosh, avait répondu à l’appel de Zul et rejoint les rangs des Zandalar ; puis, désapprouvant ce choix, son second aîné, Jin’zua avait entrepris de reprendre en main le rêve de leur père. Plusieurs fois, il était revenu vers Zal’Nash, soucieux de l’avoir à ses côtés dans ce qui devait être « la réalisation de toute une vie ». Plusieurs fois, il avait refusé, bénissant la volonté de son frère, mais encore trop troublé par l’indécision et le manque de foi. Car c’était bien un manque de foi, dont il avait fait preuve, en observant ses frères reconstruire la Flèche-Sinistre au beau milieu de la jungle. Le rêve était beau, et il avait été très ému de voir celui ci prendre forme ; mais quelque part, il le savait, il n’y croyait déjà plus.
Puis Jin’zua était partit, accompagné de ceux qui avaient toujours marché dans ses pas – et comme Zal’Nash fut un temps : Ja’Haraz, Ska’Thul, Kara’Jin… Rejoints par plusieurs volontaires eux aussi séduits par l’idée d’un renouveau pour les peuples trolls, ils avaient entrepris cette quête inachevée léguée par feu leur père, portés par l’espoir.

Puis ils avaient disparus, et Zal’Nash n’avait eu d’eux aucune nouvelle depuis lors. Jusqu’à ce fameux jour, où l’on était venu lui apprendre le trépas de Kara’Jin, loin, quelque part en Kalimdor. C’était une note destinée à son nom - rien de plus - retrouvée par un éclaireur de la Horde, qui avait découvert sa dépouille.

Citation :
« A Zal’Nash Flèche-Sinistre, mon frère

Gurubashi oublie jamais. Gurubashi meurt jamais.

Pour la Flèche et contre le Sanglant,

Lem’ta loas »

De ces quelques mots il n’avait retiré qu’une profonde tristesse qui s’était bientôt mue en un sentiment de culpabilité abominable. Longtemps, il avait dérivé sur l’océan et il s’était perdu. Et maintenant, il s’était échoué, rappelé à la terre, fracassé par les vagues.

Il était seul. Son frère était mort. Mais le chemin était là, sous ses pas.

Un jour il sortit de la caverne, pour contempler Draenor une dernière fois.

Le soir, sa décision de quitter ce monde affreusement lointain où il dépérissait, était faite.

Et le lendemain, il avait déserté.


(Prochain fragment: Pour Zanza !)
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MessageSujet: Re: Chroniques de la Flèche   Ven 9 Juin 2017 - 8:50

Pour Zanza !


Je me souviens très distinctement des vieux contes et légendes que nous racontait père, le soir, près du foyer et sur les grèves de Strangleronce. C’est peut-être même la seule image que ce mot – « père » – puisse m’évoquer aujourd’hui : un visage ridé et barbu éclairé par le feu, un sourire retroussé par la malice et des petits yeux brillants au fond desquels luisait ce, qu’enfant, j’avais attribué à la folie de l’âge, mais qui en rétrospective s’apparentait davantage à l’euphorie d’un conteur captivé par sa propre histoire. Les empires, les guerres, les grands rois, le vaudou et les esprits, c’était de lui que nous les connaissions si bien, nous qui prêtions toujours une oreille avide à ses ensorcelantes paroles, qu’appuyait un immense savoir. De tous mes souvenirs d’enfance, aucun ne m’est plus cher que ces longues nuits passées autour du feu, à l’écouter invoquer les vieux chapitres de l’histoire, exhumer les restes du passé et, par le seul pouvoir du verbe, ramener les morts à la vie.

Qu’il nous paraissait fou, notre vieux père, avec ses paraboles mystiques et ses fantaisies d’empire renaissant, alors que nous vivions tous dans des ruines sans âge, à moitié englouties par la végétation, sur lesquelles ont avait rempilé davantage de misère que retrouvé de grandeur. Qu’il nous paraissait lointain… Non pas que la tradition millénaire de nos ancêtres ainsi relatée ne suscitait rien au fond de nous, au centre de nous – bien au contraire, elle était éminemment structurante – mais alors qu’elle nous semblait se heurter à un désespoir implacable, père, lui, en tirait un improbable optimisme qui alimentait jusqu’au plus fou de ses glorieux rêves. De tous les trolls que j’ai pu rencontré depuis les jours passés de ma jeunesse, aucun n’a manifesté une ferveur comparable à celle qui des années durant, et jusqu’à l’instant de sa mort, avait animé chaque fibre de celui qui avait été mon paternel – et pourtant, les loas savent que les trolls n’en manquent pas, de ferveur…

Cette volonté imperméable au réel de faire ressurgir le vieux monde, je l’avais remarqué plus généralement chez les partisans de ce qui n’était déjà plus que le très modeste vestige de Flèche-Sinistre – la secte, le clan de mon père et de son père avant lui. En dépit de tout, et particulièrement des impitoyables rappels de l’éclatement total de ce qui avait été nos empires, émiettés tout autour de nous, tous sans exception œuvraient avec la conviction de reconstruire un univers pourtant effondré au delà du réparable. Et c’était au fin fond de la jungle que cette cinquantaine d’acolytes dévoués s’échinait à préserver les poussières d’hier, sans doute persuadée de sa réussite par quelque sorcellerie dont le vieux avait le secret. Pour de jeunes yeux sans expérience qui voyaient sans comprendre, « l’entreprise de toute une vie et de toutes les vies » que notre père avait porté de ses ancêtres jusqu’à nous, paraissait s’inscrire aveuglément à contresens de l’époque où nous naquîmes. Or, si ce rêve de famille était effectivement étranger au bon sens, l’essentiel s’avérait être ailleurs.

De toutes les histoires qu’avait raconté notre père, aucune n’eu autant d’importance que celle de Zanza, en cela qu’elle apporta toute la substance nécessaire à nos jeunes esprits, pour comprendre ce que « être troll » signifiait vraiment, et à plus forte raison, à une époque où « être troll » semblait ne plus avoir de sens du tout. Et, si Zanza n’occupait en effet qu’une place mineure dans l’imaginaire Gurubashi, son omniprésence dans la mémoire de Flèche-Sinistre était parfaitement singulière. Or cette distinction qui le plaçait en marge du culte des Cinq – et à bien des égards au dessus – prenait tout son sens à travers le conte qu’en faisait notre père, et qui paraissait un tout autre récit que celui plus fréquemment entendu au cœur de la société Gurubashi.

Loin de s’intéresser au don du juju que Zanza fit aux trolls, ou même à sa contribution dans la guerre contre le dieu du sang, le conte ne faisait que relater l’histoire d’un être qui avait connu les sentiers de la mortalité et de la fragilité de la chair, avant de renaître dieu passé le jour de sa mort. C’était, plus simplement, le récit d’une élévation spirituelle absolue venant ponctuer une existence remarquable et placée sous le signe de la dévotion – l’idée même au cœur du vaudou – et consacrant davantage l’idylle du troll lié à l’ensemble et aspirant à l’immense.

En cela, Zanza était la plus pure traduction du troll vers le divin, le passage du tangible au spirituel, la réflexion de la terre dans les cieux. C’est parce qu’il était loa, que Zanza méritait la vénération ; mais c’est parce qu’il avait été mortel avant de devenir dieu qu’il incarnait, en un mot, la perfection. Si le troll aspire à la grandeur et à l’immense, alors Zanza est le plus grand dieu des trolls, car il est né seul fragment d’un vaste ensemble et il est mort pour devenir l’immense, le tout. Zanza, c’est la réalisation de soi sous la lumière des cinq, l’image du troll en harmonie avec son monde.

Et père de nous sermonner lorsque nous fîmes montre d’un doute malheureux face aux rêves dont il ne démordait pas, envers et contre tous et face au reste du monde :

« Malheureux ! Ne voyez-vous pas le péché qui est le votre ? Pour rêver, notre peuple n’a besoin ni des autres, ni du monde et pas même du probable ! Il n’a besoin que de la foi en les Cinq et en Zanza, car lui, par son seul exemple, a montré aux trolls qu’ils ne prendraient tous leurs sens que s’ils seraient dignes ! Dignes de leur héritage, oui, mais aussi dignes des dieux et surtout dignes de lui, qui fut noyé dans le tout et devint l’immense…

Tout ce que nous sommes, tout ce que nous faisons, tout ce pour quoi nous œuvrons, n’a de sens qu’en lumière de cette histoire… C’est pour être dignes de lui, que nous continuerons, jusque dans les plus épaisses ténèbres, à entretenir nos rites et à vénérer nos ancêtres, les esprits, et les empires qu’ils firent prospérer. C’est pour être dignes de lui, que nous chemineront dans l’impossible et jusqu’à la fin de « nous ».

Car, tout, absolument tout ce que nous avons été, sommes et serons, nous l’auront été pour lui.

Pour Zanza. »



****

Lorsque dans les dernier de ses songes, il avait entendu la voix de Kara’jin résonner dans sa tête, exhumant ainsi les vestiges de leur enfance et le bon souvenir de feu leur père, Zal’Nash s’était senti plus confiant qu’il ne l’avait jamais été. Les mots de son conteur de père, ainsi repris par Kara’jin, paraissaient désormais un écho sans fin, un lien retrouvé entre hier et aujourd’hui, qui l’exhortait à poursuivre la quête entreprise par ses frères et par Kara’Sul – leur père – avant eux.

Et dans ces mots qui reprenaient peu à peu leur droit dans l’esprit du troll, Zal’Nash retrouva une forme de paix à laquelle il n’avait plus goûté depuis de longues années. Quelque part, ces souvenirs surgis des décombres de sa mémoire venaient combler les errements de sa foi, qui lui avaient coûté l'espoir. Les souvenirs dont son frère défunt s'était chargé de retrouver la substance s'avéraient la source d'une aide salutaire.

Il ferma les yeux, esquissant l’ombre d’un sourire au son de cette parole que Kara’jin chuchotait pour lui, depuis l’outretombe.

Pour Zanza


(Prochain fragment : Ska’Thul)


Dernière édition par Zal'Nash le Mer 14 Juin 2017 - 2:59, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: Chroniques de la Flèche   Mar 13 Juin 2017 - 4:47

Ska’Thul


C’est lors des premier mois de leur exil en Kalimdor que Jin’zua et Maggosh étaient venus dans l’enfer blanc de Tanaris, pour renouer – comme ils disaient – avec « les perdus, les isolés du peuple des jungles, aujourd’hui condamnés à une éternité passée dans les sables ». A peine arrivé en Durotar avec leurs jeunes frères rescapés du sanglant, ils avaient très vite pris la décision de partir vers le sud après avoir laissé aux soins de leur cadet Kara’Jin, la garde de leur fratrie. Du sommet de leur jeune âge, avec à peine quelques poils au menton et tout juste assez de force pour se dire adultes, ils avaient cheminé de longues semaines à travers un monde dont ils ne savaient rien, dans l’espoir de retrouver ces lointains cousins Farraki’shi dont la seule existence relevait de la rumeur semi-légendaire tricotée par leur père. Un bien pauvre enjeu pour motiver une telle quête, dont l’importance fut pourtant déterminante pour nous tous qui incarnons à ce jour, la Flèche-Sinistre.

Et c’est sans hésiter, pourtant, qu’ils s’étaient mis en route vers Tanaris suivant les conseils de quelques nomades taurens rencontrés en Durotar et effarés par la folle entreprise des deux frères. Nul doute que les loas marchaient alors avec eux, car les deux jeunes trolls esseulés qu’ils étaient n’auraient autrement eu aucune chance de parvenir vivants aux portes de ce désert sur lequel nous autres Furie-des-Sables prétendions alors régner sans partage… Au mépris de leurs vies, ils s’étaient lancés sur les sentiers de Kalimdor, et longtemps ils avaient vagabondé de savanes en marécages et de marécages en steppes, sans garantie d’atteindre leur but visiblement toujours plus lointain. Longtemps, ils avaient souffert, arpentant les frontières de la faim, de la soif et du désespoir, acculés jusque dans leurs derniers retranchements mortels. Puis un jour, ils avaient franchi une dernière chaîne de montagnes, et ils étaient arrivés en Tanaris. Là, ils avaient contemplé un désert de solitude.

Pour le jeune Furie-des-Sables que j’étais alors, apercevoir deux trolls au poil bleu atteindre le seuil de nos ruines – à quelques heures seulement de Zul’Farrak – c’était encore une étrangeté assez rare pour que cela fusse un événement à soit tout seul. Mais pour ce qui est de l’étendue des répercussions que cette rencontre hasardeuse eu sur l’ensemble de mon existence et ce jusqu’à ce jour, il serait peut-être nécessaire d’ajouter qu’au moment où mon chemin croisa celui de Jin’zua Flèche-Sinistre, ma vie toute entière pris une direction contraire à celle que j’avais suivi jusqu’alors et que mon destin même – celui de Ska’Thul des Furie-des-Sables – en fut bouleversé. Car le troll que je fus et que je suis, ne serait tout simplement pas s’il n’avait pas été inspiré par l’esprit fécond de ce troll débordant d’une redoutable intelligence et exalté devant l’éternel, que j’ai depuis lors secondé et écouté infailliblement comme un prophète apportant une lueur de sagesse à nous autres, les éternels aveugles qui ne contemplaient que les ombres.

Du rêve que Jin’zua et Maggosh portaient visiblement dans leurs cœurs, mes comparses Farraki’shi ne partageaient que peu de choses. Ce n’était pas faute, bien sûr, d’être né dans des ruines et d’y avoir grandi pour mieux y mourir un jour, ou même d’exister dans la plus lointaine périphérie des civilisations du monde moderne : nous autres Furie-des-Sables étions sans doute parmi les plus faibles des derniers peuples trolls et notre archaïsme n’avait d’égal que notre isolement… Comme nos lointain cousins des jungles – dont les deux frère se faisaient les premiers représentants, à ma connaissance, depuis des temps immémoriaux – nous n’avions pour tout avenir qu’une fragile et éphémère préservation de ce glorieux passé, dont la survivance ne tenait qu’à un maladroit bricolage de vieux bibelots sacrés et de croyances vétustes, qui par leurs pouvoirs combinés parvenaient difficilement à faire peuple.

Notre société toute entière se résumait concrètement à un tissu pourrissant de pratiques et d’idées désincarnées, véritable cache-misère dont nos dirigeants se targuaient d’être les misérables héritiers. Car c’était bien de misère qu’il était question : le destin de Zul’Farrak, cité gardienne de l’Ouest, chargée de surveiller l’éternel sommeils de nos vieilles Némésis Qiraj, était affligeant. Après avoir été, pendant des temps immémoriaux, la sentinelle des empires trolls, notre peuple sombra dans un crépuscule sans fin, qui nous condamna à la perdition et bientôt, à l’oubli…

Cette misère inscrite à même la chair, c’était plus que l’océan entre nos terres, ce qui séparait nos deux peuples et leurs mondes respectifs. Dans cette jungles luxuriante où ils avaient grandis, Jin’zua, Maggosh et leurs frères avaient appris à surmonter l’apitoiement de tous les jours en nourrissant un espoir encore timide, alors qu’ici, on avait enterré avec le reste de notre gloire, jusqu’à l’idée même d’une renaissance à venir. Selon moi, il apparaissait clairement que si Zul’Farrak était pauvre de tout, elle était surtout pauvre d’espoir et sans doute de foi, dans la mesure où celle ci ne servait plus qu’à légitimer quelques chefs sans idées qui mourraient comme leurs vassaux, avec la conviction que leur monde était voué au déclin.

Cette pauvreté inhérente à ce qui était jusqu’alors « mon monde » ne m’advint clairement que lors de ce premier contact avec Jin’zua, dont les envoûtantes paroles paraissaient une mélodie pour mes jeunes oreilles. Un don, m’avait assuré Maggosh, légué par feu leur père Kara’Sul, dont les talents de conteur étaient reconnus, là bas, dans cette jungle si lointaine. Si la chance de rencontrer ce « troll hors du commun » ne m’avait pas été donnée par les esprits, je ne pouvais qu’attester par la rencontre de ses deux fils aînés de son caractère défiant l’ordinaire et du pouvoir prodigieux qui avait sans doute été le sien avant de devenir celui de Jin’zua. Dans ce désert qui m’avait vu naître, nul troll en effet, ne se mesurait à celui là qui se prétendait prêtre d’Hethiss – un loa serpent dont je n’avais jusqu’alors pas la moindre connaissance – et dont l’anodine silhouette projetait une ombre gigantesque. Cette ombre, elle avait dans mon cœur à moitié mort de Furie-des-Sables, suscité un battement inespéré, que je crédite de ma renaissance. Que ne m’avait-il pas fallut rencontrer l’extraordinaire qui scintillait au fond de lui – lui qui avait traversé un océan, puis un continent jusqu’à moi ! – pour prendre conscience de la médiocrité enfouie au cœur des miens, qui n’avisaient plus l’horizon sans un seul brin d’espoir, sans la moindre envie même, d’entrevoir un nouveau zénith pour ce peuple qui était le notre…

Quand Jin’zua entreprit de me conter les contes et légendes de la Flèche, l’histoire commune de nos peuples et de leurs héros, de la gloire de Zul’Jin aux horreurs du Sanglant en passant par l’ascension de Zanza, je fus saisi d’une étrange pesanteur qui m’avait été jusqu’alors étrangère. Ce poids reposant sur mes épaules et pesant sur les fondations même de mon être s’était alors révélé à moi comme étant le sentiment d’un sacrosaint devoir envers tous les trolls, de restaurer l’honneur de nos peuples et d’inscrire à même l’histoire le nom bafoué de notre race. Mon destin, j’en étais convaincu, ne prenait dès lors tout son sens que dans cette obstination à rendre leur dignité aux faibles et à illuminer les ténèbres du monde par une dernière flambée de gloire, par laquelle nous autres, trolls, ne serions plus jamais abandonnés aux limbes et oubliés.

Une nuit comme les autres et pourtant si unique d’entre toutes que je l’appellerai volontiers la première de mes nuits, j’ai prêté serment à la Flèche-Sinistre que ressuscitaient par cet acte les deux fils de Kara’Sul, en marge du village depuis lequel on m’observait sans comprendre. Cette nuit là, j’entamais au nom des loas, ma difficile quête pour apporter l’espoir au reste de mon peuple. Cette nuit là, je faisais mes premiers pas dans une autre version du monde des trolls – le vrai – que je n’avais jamais espéré contemplé depuis cette suprême perspective. Cette nuit là, enfin, je me voyais renaître, en troll nouveau.

C’était cette nuit là aussi, que commençait mon interminable lutte contre Mueh’zala, dont l’humeur, contrariée par mes vœux de m’adjoindre à la Flèche, fit bientôt peser sur mes jours l’écrasante malédiction d’une vie sans lueurs.

Moi, Ska’Thul des Flèche-Sinistres, fils de Zul’Farrak mais avant tout de Zanza, j’étais condamné à d’éternelles ténèbres par mon souhait d’apporter une lumière à tous ceux qui étaient les miens.

Ici commençait la première et la dernière de mes nuits, perdu entre l’éveil et le songe, cheminant jusqu’aux confins d’un cauchemar où je n’étais plus qu'une ombre sous le soleil, un somnambule en plein jour.


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Zal'Nash

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MessageSujet: Re: Chroniques de la Flèche   Mar 13 Juin 2017 - 23:05

Que ton nom soit sanctifié


19 mois plus tôt

Sur ce navire qui l’avait amené jusqu’aux rivages brûlants de Tanaris dans la plus grande clandestinité, Zal’Nash s’était surpris à imaginer le premier périple de ses aînés vers les ruines de la légendaire Zul’Farrak. Puis, il s’était remémoré leur retour…

De ce voyage initiatique, il avait entendu tous les détails à travers la narration de ces sempiternels récits, en lesquels Jin’zua et Maggosh s’étaient efforcés d’incarner une nouvelle genèse pour la Flèche-Sinistre. C’était transformés qu’il étaient revenus des terres méridionales de Kalimdor pour retrouver le reste de leur fratrie déjà bien incorporée dans cette entreprise pleine d’espoir que portaient les efforts conjugués des orcs, trolls et taurens. Exaltés par les premiers succès de leur quête pour réaliser le rêve de leur père, ils n’en avaient été que plus amers de voir leurs cadets Kara’jin, Zal’Nash, Ser’kam et Stal’ek joindre leurs efforts à ceux des autres peuples exilés dans la terre ingrate de Durotar, pour faire naître la Horde de Thrall.

Jin’zua avait vu ses jeunes frères – la prunelle de ses yeux, l’unique motif de son acharnement jusque dans les crevasses du désespoir – soudain plus grands, plus forts et plus heureux sans doute que du temps où ils fuyaient les bourreaux de leur clan à travers la jungle. Dans ce moment qui l’avait tenu éloigné d’eux alors qu’il sillonnait les routes en quête de Zul’Farrak, ils avaient eu le temps de mûrir, de changer… Et il s’en était probablement retrouvé profondément troublé de les voir maintenant si enjoués de mettre leurs forces à disposition de cette construction étrangère à leur héritage familial, qu’était la Horde des orcs. Quelque soit la raison qui l’avait poussé jusqu’en Tanaris, quelque soit la finalité de ce périlleux voyage entrepris au mépris de sa vie, elle avait du paraître bien pauvre à la lumière de ce retour vers l’indifférence de ses frères, désormais résolument engagés vers l’avenir promis par l’étendard cramoisi.

Zal’Nash n’avait pas discerné l’ombre d’un sentiment furieux dans le cœur de Jin’zua, comme ce fut le cas dans celui de Maggosh, au centre duquel fermentait déjà la rancœur. Il avait scruté le visage visiblement déjà plus adulte de son frère bien aimé, y avait repéré les sillons que l’angoisse avait creusé et les premières rides qu’apportait le perpétuel souci des autres et des siens, et il n’y avait pas aperçu la moindre forme de colère, le moindre stigmate de rage… Mais c’était son regard qui l’avait instantanément marqué, ses yeux fatigués au fond desquels il avait contemplé une trop grande tristesse, qui lui avait noué la gorge. Et alors que Maggosh tempêtait de les voir se détourner de leur rêve à tous, Jin’zua s’enfonçait dans le mutisme au grand malheur de Zal’Nash, qui voyait sa fratrie se déchirer une première fois.

Et ce jour là, où ils se retrouvèrent tous aux portes de ce qui serait Orgrimmar, les deux aînés retournant d’un côté, et les jeunes parvenus de l’autre, il lui semblait bien avoir vu Jin’zua s’effondrer de l’intérieur sous le poids d’un insupportable chagrin, qui hanterait pour toujours ses rêves.

Et Zal’Nash de regarder les vagues qui l’amenaient inlassablement vers une lointaine époque, perdu dans ses souvenirs alors qu’il s’échouait sur les berges d’un désert sans fin.


****



Quand il était parvenu, après des heures de marche dans les sables de Tanaris sous un soleil tyrannique, au vieux sanctuaire d’Atal’Farrak qu’avaient bâti ses frères lors de leur premier séjour, Zal’Nash avait été surpris de n’y trouver aucun prêtre ou acolyte chargé de protéger les lieux. Cet endroit de culte, qui avait été établi dans de vieilles ruines encore à peu près dignes, avait servi d’avant-poste pour la Flèche-Sinistre depuis le passage de Jin’zua et Maggosh et jusqu’à récemment, afin de disposer d’un enracinement dans le pays natal des Farraki’shi – un mode opératoire somme toute assez commun pour une organisation aspirant à unir plusieurs mondes si éloignés. A de nombreuses reprises, dans les vingt dernières années, Zal’Nash était venu en pèlerinage à Atal’Farrak, retrouver les zélotes de son frère avec qui il continuait d’entretenir un lien très étroit, quoiqu’il soit troublé par son insistance à rester au sein de la Horde. C’était là, bien des années auparavant, qu’il avait rencontré pour la première fois Ska’Thul, fervent partisan de Jin’zua et éminent prêtre des Furie-des-Sables, qui était presque devenu un membre à part entière de leur grande fratrie.

Aussi, c’était tout étonné que Zal’Nash parvint au seuil d’Atal’Farrak sans trouver âme qui vive ou visage familier pour l’y accueillir, lui qui, à peine deux ans plus tôt, avait partagé un repas avec les Farraki’shi de la Flèche dans l’enceinte de ce même sanctuaire, qui avait alors paru fort joyeux. Au lieu de ça, il ne vit qu’une vaste ruine silencieuse et désertée de tout, égale à elle même, abandonnée au soleil et aux vents tanarides. Aucune trace, en outre, d’une esclandre ou d’une quelconque effusion de sang qui puisse expliquer la soudaine disparition des acolytes de la Flèche-Sinistre, évaporés sans un bruit, sans une trace de leur passage terrestre.

Puis, quand il s’engouffra dans les profondeurs du temple, il fut saisi d’un frisson glacial et il comprit enfin.


****



Œuvrer pour la Flèche-Sinistre avait, bien entendu, engagé une certaine hostilité de la part de mes pairs qui comprenaient mal l’intérêt de s’adjoindre à une bande de trolls des jungles en mal d’empire… La vieillerie sans nom que constituait le clergé Furie-des-Sables avait abondamment condamné l’entreprise qui était la mienne et à laquelle se joignirent plusieurs membres de ma tribu. Uzrok et ceux qui lui succédèrent n’eurent pas de mots et d’actes assez durs pour détruire tout ce que nous tâchions d’accomplir au cœur de Tanaris. Très vite, ceux qui comme moi, s’inscrivirent dans le sillage de la Flèche subirent les foudres de Zul’Farrak qu’avalisait Sul, et nous fûmes contraints à l’exil, jusque dans les retranchements d’Atal’Farrak que nous fondâmes lors du premier passage par chez nous de Jin’zua et Maggosh. C’est entre les murs de ce vieux temple que nous entreprîmes de mener à bien cette quête véritable dont nous étions chargé et qui précipita notre damnation.

De toutes les légendes dont je m’étais abreuvé aux lèvres de Jin’zua, la plus singulière fut celle du masque d’Ahn’do, la triste zélote du dieu sanglant, que j’avais appris à redouter au contact de mes cousins des jungles. A entendre les deux frères, puis tous les membres de la Flèche-Sinistre que j’eu l’honneur de rencontrer, rien – absolument rien – dans l’imaginaire Gurubashi ne pouvait se mesurer à la souveraine horreur qu’inspirait le seul nom « Hakkar », et l’aspect central d’Ahn’do et de son masque dans le récit qu’ils me firent de la guerre contre le sanglant me fit comprendre que cette légende là se démarquait de toutes les autres. Atal’ai, Hakkar, Ahn’do – autant de mots surgis de l’autrefois qui hantaient inlassablement par écho, tout ce que Flèche-Sinistre pouvait aspirer à devenir. Aussi, c’est sans surprise que j’appris la détermination de Jin’zua à faire ce que ses ancêtres n’avaient pu, soit détruire ce masque effroyable qui avait été un épouvantable instrument de l’écorcheur d’âme dans sa soumission de Gurubashi.

Mon rôle – quelque soit son importance sur ce vaste échiquier dont je n’avais certainement pas la pleine mesure – consistait « simplement » à récupérer un des objets nécessaires pour retrouver le masque, que j’imaginais protégé par un puissant sortilège… « Le croc de Ghaz’rilla », comme certains Furie-des-Sables l’appelaient, ne consistait réellement qu’en une vieille relique oubliée, probablement laissée à l’abandon dans quelques piles de gris-gris comme on en trouve des centaines, dans ces ruines sans âges où vont se perdre des trésors insoupçonnés.

Terrible erreur que la mienne, d’avoir bêtement sous-estimé les puissances à l’œuvre et subtilisé sans la moindre méfiance, cette relique noire qui coûta à mon âme, le salut…


****




D’une main, il avait brandi sa torche vers les ténèbres, et de l’autre il avait dégainé sa hache. La fragrance fétide de la mort qui empoisonnait l’air du temple arrachait à Zal’Nash un perpétuel haut-le-cœur, bien qu’il eut une certaine expérience de cette odeur nauséabonde qui hantait les champs de bataille. La putréfaction de la chair était, de toute évidence, une de ces choses abominables dont on ne s’accoutumait que très difficilement… Le prêtre de Shirvallah émit une grimace de dégoût alors qu’il découvrait petit à petit, à la lueur de sa flamme, ce qu’il était advenu des acolytes Farraki’shi de la Flèche-Sinistre. Des cadavres rabougris qu’il voyait pourrir à même le sol, figés dans l’expression d’une souffrance ignoble, il ne reconnaissait que l’ombre de visages familiers. Les loas seuls savaient en quel supplice avaient consisté leurs derniers instants. Marchant prudemment entre les charognes, Zal’Nash continua sa progression encore quelques temps.

Puis il aperçu un nouveau cadavre, encore prosterné devant une idole grotesque aux airs sévères, et il s’arrêta de nouveau, avant de tomber à genoux.

- Ô Ska’Thul, mon frère, fallait-il vraiment que toi aussi, tu tombes ? soupira-t-il, soudainement dévoré par la peine. En ces temps sans espoir, ta mort m’afflige cruellement…

- Je n’ai jamais goûté à la mort Zal’Nash, répondit une voix blanche. Et, les loas savent, que je n’y goûterai jamais.

Zal’Nash fit volte-face, scrutant les ténèbres d’où provenait cette voix étrangement éthérée qu’il aurait pourtant reconnu d’entre milles. A ses pieds, il pouvait sentir le corps de son confrère, déjà bien engagé dans le processus de décomposition, et dont l’immonde pestilence occupait l’antichambre toute entière où il se trouvait. Et pourtant, sa voix résonnait entre les murs du temples. Comment était-ce possible ?

- Mueh’zala nous a eu, Zal’Nash, continua la voix d’un air désolé. Le croc de Ghaz’rilla nous a leurré dans un piège qui a signé notre perte. Ce qui fut la Flèche-Sinistre en Atal’Farrak, n’est plus.

- Ska’Thul, bégaya Zal’Nash, masquant difficilement une grande tristesse. Comment est-ce possible ? Qu’est-il advenu de toi ?

- Il nous a maudit quand nous avons volé la relique que recherchait ton frère. Il a tué tous les autres et leur a dévoré jusqu’à l’âme. Quant à moi… Moi, je ne suis plus que l’ombre de moi même, un fantôme désincarné contraint à errer entre la vie et la mort, une âme damnée perdue entre deux songes, hors du temps…

Zal’Nash cligna des yeux. Puis, à la lumière de sa torche qui déchirait les ténèbres, il l’aperçut enfin. Depuis les ombres fuyantes, le spectre de Ska’Thul lui faisait face et lui rendait un insondable regard. Le troll devina une nouvelle ride se tracer sur son front, alors que le poids du chagrin s’alourdissait sur ses épaules.

- Vois, là, à tes pieds, dans les mains de la charogne qui fut moi, l’objet de notre quête aujourd’hui achevée. Vois le croc de Ghaz’rilla dont je porterais la malédiction jusqu’à la fin de toute chose. Prends le, et porte le à Jin’zua, veux-tu ? Je souhaiterai qu’il en fasse le bon usage, fut-il nécessaire afin de bannir les horreurs qui menacent encore notre monde.

- Ska’Thul, mon frère… Ce n’est pas la fin qui t’était destinée !

- Cette fin qui est la mienne est à ma convenance, Flèche-Sinistre. J’ai servi, donc j’ai été. Voilà tout ce que je pouvais espérer de mon destin. Va maintenant ; va et retrouve les autres. Transmets leur mon bon souvenir. Moi, j’ai bien peur de ne plus pouvoir cheminer avec vous vers cet avenir que l’on imaginait pour tous les trolls. Mais crois moi que j’aurai souhaité y trouver ma place. Hélas, l’entremonde est désormais mon seul refuge, et Mueh’zala – mon geôlier –  l’unique objet de ma lutte. Comprends bien que je ne puis t’accompagner partout où tu iras, même si cela aurait été mon plus grand bonheur.

- Jin’zua… Il te libérera. Il arrachera ton âme au cauchemar !

- A quel but ? sourit tristement Ska’Thul. L’essentiel est ailleurs, Zal’Nash. Les mortels que vous êtes ne peuvent plus rien pour l’ombre que je suis devenu. Mon existence n’est plus qu’un rêve éveillé sans fin auquel je ne puis me soustraire. Je marche entre le monde des esprits et celui des êtres, invisible, insoupçonné – une ombre évanescente sous le soleil, une silhouette esseulée qui arpente le temps et erre sans but; et bientôt je disparaitrai, sans laisser la trace d’un souvenir, sinon de cet héritage que je laisse entre tes mains. L’essentiel, en effet, est ailleurs. Et tu ne puis t’en détourner. Va maintenant ; prends ce qui fut l’objet de toute ma vie, et va !

C’est d’une main tremblante que Zal’Nash arracha la petite pierre gravée blanche que feu Ska’Thul serrait encore entre ses mains, sans décrocher son regard du spectre livide de son ami disparu. Il n’accorda même pas l’ombre d’un regard à la minuscule horreur qui avait décidément coûté bien trop de vies. Puis se relevant, tremblant, il hésita un dernier regard vers le fantôme qui le scrutait en silence.

Et il abaissa sa torche sur sa dépouille mortelle, qui s’enflamma dans un crépitement sinistre.

"Toi Ska’Thul des Furie-des-Sables, qui vécut pour la Flèche-Sinistre et mourut pour elle, que les loas t’absolvent. Que ton passage terrestre soit remémoré par tous comme digne et glorieux, et que ton sacrifice ne soit pas oublié. Que ton esprit trouve la paix, plutôt qu’il n’erre sans but dans le plus froid des mondes, et qu’il trouve sa place par delà la montagne, quand brillera la lune. Par Shirvallah,
je bénis ce chemin qui s'ouvre devant toi et implore les esprits de chasser les ombres qui te retiennent ici bas. Puisse le tigre veiller sur toi, toujours...


Toi, Ska’Thul des Flèche-Sinistres, héritier de Kara'Sul et gardien de nos peuples, que ton nom soit sanctifié – aujourd’hui, et à jamais."




(Prochain fragment: Songe d'une nuit d'été)
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MessageSujet: Re: Chroniques de la Flèche   Dim 18 Juin 2017 - 17:55

Songe d’une nuit d’été


Lem’ta, Ô Mueh’Zala, père du sommeil et du cauchemar, dieu du temps et gardien de l’autre monde ! Nombreux sont ceux de mon peuple qui craignent ton courroux et très peu oseront affronter ta volonté alors que celle ci règne en maître sur cet empire de silence qu’est le désert blanc de Tanaris. Longtemps j’ai contemplé les ombres, à guetter ce jour où tu viendrais t’emparer de moi, et par la force qui fut mienne, j’ai défié ton nom pour réaliser mon rêve. Si tout ce que je suis n’est désormais plus, et si mon esprit t’appartient pour les âges à venir, puisse-t-on au moins se souvenir que moi, je n’ai été esclave d’aucune peur et encore moins de mon destin. Si je comparais maintenant devant toi à jamais enchaîné, l’éternel damné que je suis aura au moins été libre…

Malheur à toi, poussière mortelle ! Malheur à toi ! Ton sacrilège est grand, mais l’illusion dont tu t’es bercé, l’est bien davantage. Car ceux que tu estimes comme des frères ne font que cheminer vers un abîme dont les plus braves ne reviennent pas, et le sacrifice qui fut le tiens n’empêchera en rien la chute des damnés de la Flèche-Sinistre. Malheur à toi, car l’œuvre de ta courte vie et de celles de tes zélotes, n’a fait qu’aboutir sur le plus vaste néant où vont se perdre les quêtes sans espoir et les promesses trahies… As-tu donc des yeux pour ne pas voir l’essentiel, au travers du visible ? Ne vois-tu pas que rien, pas même le plus sincère effort, ne peut sauver les maudits ? Ceux là que tu adorais et que tu as suivi jusqu’à ta piètre fin, ne vois tu pas qu’ils luttent contre les vagues d’un océan dont ils ne mesurent ni l’immensité, ni le sens profond ? Ne vois-tu pas que ceux là pour qui tu as donné ta vie, tentent désespérément de s’envoler contre le vent ?

Mais Seigneur, quelle quête pourrait être plus noble que celle visant à unifier nos peuples et préserver nos traditions – la mémoire même de nos ancêtres et de nos Dieux ! – des affres du temps, alors que le monde autour de nous s’enflamme tous les jours un peu plus ? Pourquoi seraient-ils promis à l’oubli, eux qui luttent pour nous autres – ceux défaits par l’histoire – qui n’avons connu que la faim, la misère et le fardeau du passé depuis des âges trop reculés pour qu’ils puissent être chiffrés ? En quoi sont-ils indignes du salut, ceux là qui souffrent tous les jours que Zanza fait, pour que le peuple des trolls et leurs esprits vénérés, retrouvent leur gloire d’antan et rayonnent à nouveau sur cette terre qui fut la nôtre ?

Tu apprendras que dans ce monde gouverné par la force, même la plus noble des causes est susceptible d’attirer la pire des damnations. Le pouvoir détermine toute chose entre les cieux et la terre, et c’est contre le plus grand des pouvoirs que les fils de la Flèche osent batailler, en défiant l’écorcheur d’âme, Hakkar lui même. C’est parce qu’aucun pouvoir n’est comparable au sien, que nul ne peut s’opposer au Sanglant sans s’attirer la malédiction que les faibles finissent toujours par récolter auprès des puissants. Le péché de Flèche-Sinistre est un péché d’orgueil, sinon de vanité – c’est parce qu’elle entend se mesurer au Dieu du Sang, qu’elle se condamne à des ténèbres comparables à celles qui ont dévoré jusqu’au cœur de Gundrak. Face à la colère d’un Dieu – fusse-t-il maudit par tous les autres – nul troll n’est une île, nul troll une terre surgie des flots, un bastion de résistance préservé du fracas des vagues…

Les dessins de la Flèche sont justes – en cela, j’ai foi ! Tout ce pour quoi nous avons œuvré, nous l’avons fait pour les trolls ; tous les trolls ! Amani’shi, Gurubashi, Farraki’shi et Drakkari’shi, les forts comme les faibles, les loyaux comme les traîtres ! Nous l’avons fait par foi, par passion et par attachement pour un peuple qui s’ignore et qui se consume dans l’adversité, alors qu’uni, il régnerait sur le monde… Et ce vol de votre noire relique que je commettais tantôt, je le faisais pour retrouver ce qui a été perdu, pour détruire ce qui n’a pu être détruit, et corriger les errements du passé, qui nous coûteront à tous le futur et même le nom de notre race et jusqu’à la dernière de nos ruines.

Ne vois-tu pas, Ska’Thul, que les justes n’ont de place que dans les cimetières ? On a fait des nécropoles avec leurs os et pour enfouir le reste de leurs corps dans le sol, on a creusé des milliers de tombeaux. Toute la bravoure du monde ne saurait être récompensée autrement que par la mort du nom, la mort de soi et par l’air glacé de la tombe. Le rêve de Flèche-Sinistre est un beau rêve, et il est plus digne sans doute, que tous les autres, par cette vision qu’il émet : l’image d’un monde meilleur – mais il n’en restera néanmoins que l’image, et ce doux songe où beaucoup se sont perdus et où d’autres se perdront longtemps après toi, n’altérera jamais la froide matière dont l’existence terrestre est malheureusement faite.

L’injustice sous toutes ses formes est enracinée jusque dans les entrailles de la Terre, et la mort de Gurubashi puis de Flèche-Sinistre sous la main du Sanglant, n’en est qu’une des nombreuses incarnations. Leur guerre – louée soit-elle par tous les trolls qui se veulent libres de la tyrannie de la peur – ne fait que germer le fruit d’une fierté pour laquelle ils ne récolteront que la foudre d’un Dieu si puissant qu’il transcende la justice même. Nul ne peut défier Dieu et prospérer. Car en ce monde trop bas pour contenir le moindre principe moral auquel tu entends répondre, je ne puis que constater que les forts font ce qu’ils peuvent et que les faibles subissent ce qu’ils doivent.



Si les forts sont si puissants que même la foi ne peut éclairer les ténèbres du monde et foudroyer la plus immonde injustice, alors la foi que je vous témoigne n’est rien et les dieux que vous êtes sont des faibles et indignes de nous. De mon vivant j’ai cru en les dieux comme j’ai cru en les trolls, et si j’ai souffert les caprices des premiers, c’était pour mieux servir les intérêts des seconds. Moi je n’ai été qu’un être mortel, sans puissance et sans vision, qui a tracé sa route sur terre pour sauver les siens, et vous qui aviez la puissance, n’avez rien fait pour étrangler le mal qui nous rongeait. Moi j’ai vécu dignement parce que j’avais foi en mon rêve, et le faible que j’étais n’en a été que plus fort – Flèche-Sinistre aussi, n’en a été que plus forte. Les fils de la Flèche-Sinistres, n’en ont été que plus forts. Eux se sont battus, depuis toujours, pour chasser les ténèbres qui menaçaient de nous engloutir. Et vous, vous les forts qui régnez sur notre monde, vous les forts en qui nous croyions, n’avez même pas cru en nous, qui œuvrions justement ?

Si les dieux sont si injustes, même envers leurs plus zélés serviteurs, alors je crache sur les dieux et je crache sur leur nom. Les trolls sont forts dans la foi, mais à défaut de pouvoir croire en vous – vous les faibles, les déchus, les décevants – ils pourront toujours croire en leurs empires, en leur peuple et en leur rêve, comme moi j’ai cru au mien.

… Et pour ce misérable songe auquel tu t’es abandonné, te voilà désormais perdu jusque dans mes confins, à contempler en troll malheureux, les limbes sans couleur d’une éternité de solitude.


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MessageSujet: Re: Chroniques de la Flèche   Jeu 22 Juin 2017 - 3:29

Ja’Haraz



Des quelques pauvres souvenirs des jours de mon enfance qu’il m’est aujourd’hui possible de rassembler, il n’est rien qui puisse se mesurer au sempiternel récit que Kara’Sul faisait à l’occasion de la « célébration des anciens » - un événement que la tribu mettait un point d’honneur à perpétuer années après années quand venait la saison des pluies, et qui permettait par ailleurs de rassembler les derniers fidèles de la Flèche-Sinistre, alors un vestige d’une époque lointaine, trop lointaine. Dans ces rares moments où chacun venait puiser l’espoir auprès du vieux pour oublier un temps la résignation si caractéristique des périodes aux airs de fin de chapitre, la magie du verbe tel que Kara’Sul le maîtrisait, faisait prendre corps à « cet amoncellement de concepts vétustes et désincarnés » auquel notre tribu s’était tristement réduite. Fédérant une petite centaine de trolls à peine, la Flèche n’était effectivement plus qu’un piètre résidu de sa forme première – on dit qu’elle avait soulevé des milliers de trolls pendant les guerres Hakkari’shi – et les rassemblements de cette sorte paraissaient, à première vue, une malheureuse tentative de ressusciter son bon souvenir. Dans l’exercice du récit fabuleux, pourtant, ce qui faisait la substance de la tribu ou l’essence même de notre communauté, semblait tout à coup beaucoup plus palpable, tangible et à la portée de nos esprits mortels, ou en seul un mot, réel.

De haut de son âge vénérable et de sa connaissance encyclopédique de notre peuple et de son histoire, Kara’Sul n’était, dans son rôle de conteur, rien de moins qu’un faiseur de miracle. En grand maître de son récit, c’est avec une habileté confondante qu’il jonglait avec le vrai et le faux, mêlant si bien le mythique et le véritable dans les histoires qu’il tissait, qu’il en était difficile de déterminer s’il brodait de légende le réel, ou de réel la légende… Lui même une partie intégrante du conte qu’il narrait, Kara’Sul paraissait un personnage plus qu’un réel individu, une émanation mythologique faite chair, qui avait ramené de ses confins des histoires à n’en plus finir, et s’improvisait vendeur de rêve pour nous, les affamés d’horizons lointains comme d’outretemps… La fabuleuse mise-en-scène de la célébration des anciens – dans les ruines de la millénaire ville de nos ancêtres, Zul’Atal, perdue au cœur de la jungle – ne faisait qu’accentuer l’aura captivante du vieux, qui prenait alors d’immenses proportions, évoquant le temps de quelques jours, la gloire passée de Flèche-Sinistre.

Car c’était bien cela, l’idée maîtresse placée au cœur de cette célébration comme de toutes les autres : commémorer, rappeler, reproduire, et en fin de compte faire croire à « la Gloire de Flèche-Sinistre » dont nous déplorions l’extinction des derniers feux… C’était ça, le prodige du grand thaumaturge Kara’Sul : faire croire à la gloire par ses paraboles et ses mille-et-un contes, et la faire exister, de fait, dans nos cœurs rendus vaillants car enivrés de légende. Ironiquement, la gloire bien réelle de cette Flèche-Sinistre de notre temps ne tenait qu’au récit mythique qu’on en avait fait – une féérie bien ficelée par le vieux, qui avait parfaitement compris qu’une histoire n’avait pas besoin d’être authentique pour exalter les foules et faire son effet sur le monde : en fait, il suffisait d’y croire. L’entourloupe était d’autant plus merveilleuse qu’elle avait à son tour insufflé aux membres de la tribu un héroïsme époustouflant et pourtant véritable, dont on louera longtemps les prouesses et dont on écrira des légendes. Ce passage du mythe à sa réalisation tenait à mon sens de la plus puissante magie-sorcière qui soit – celle des paroles réellement belles – et le récit qui en émanait par la suite relevait lui même du prodige, car son origine réelle jetait alors un voile sur les doutes qu’on pouvait entretenir vis-à-vis de l’authenticité de nos vieilles légendes.

N’était-il pas possible, après tout, que nos contes contiennent plus de vérité qu’on ne le croyait, compte-tenu du caractère extraordinaire de notre présent à nous, transformé en un théâtre du plus improbable héroïsme par l’art du récit et la vigueur de la foi ? Cette aptitude de la légende à se matérialiser à travers ceux là qui l’entendaient et l’accueillaient au centre d’eux même, cette aptitude là consistait en un miracle pour notre peuple tout entier… Soudain un entremêlement du passé, du présent et du futur, notre histoire paraissait un mythe en perpétuelle autoréalisation, une fable écrite par les dieux eux même, dont les propriétés magiques dominaient le réel et qui, à bien des égards, le transcendaient. Les frontières du possible explosaient de toutes part et bientôt ce vieux conte qu’était « la Gloire de Flèche-Sinistre » était devenu le fil rouge de nos existence, la substance même de « nous », car nous lui devions ce que nous étions et tout ce que nous aspirions à devenir.

Le vrai comme le faux n’avaient alors plus aucune importance, car ni l’un ni l’autre n’avaient prise sur le suprême pouvoir que le mythe fondateur exerçait sur « nous ». Le mythe légitimait le réel, qui lui même légitimait le mythe. S’appuyant sur cette logique sans faille, Flèche-Sinistre paraissait alors une entité aussi indestructible qu’incontestable qui s’inscrivait dans nos tête comme la plus grande des idées et le plus saint des concepts. Mourir pour Flèche-Sinistre, c’était pour mon âme d’enfant, plus qu’une évidence, la perpétuation de cette logique selon laquelle le mythe se réalisait en chacun de nous. Et pour que vive la gloire de Flèche-Sinistre, il fallait bien entendu mourir.

Cette grande idée – « la Gloire de Flèche-Sinistre » –  je l’ai gardé au centre de moi comme une relique de ma jeunesse passée au contact de Kara’Sul. Avec l’épée de mon ancêtre, elle constitue le seul héritage de ma tribu, dont toutes les traces furent anéanties jusqu’au souvenir même. Car toute forte qu’elle était, nageant dans l’illusion de sa propre grandeur, la Flèche-Sinistre n’avait pas l’ombre d’une chance face aux armées du sanglant. Et quand Hakkar vint fissurer les murs de notre fantaisie, la rupture fut aussi cinglante que soudaine.

Jusqu’au bout, ils auront lutté avec un héroïsme effarant – qu’ils étaient braves, ces trolls de la Flèche-Sinistre ! Qu’ils étaient voraces ! Jusqu’à ce que le dernier guerrier de la Flèche ne tombe, les Atal’ais auront tremblé d’effroi devant ce pouvoir que s’étaient octroyés ceux qui vivaient réellement leur légende. Mais enfin, le conteur lui même tomba – l’ensorceleur à la base de tout, qui avait sans doute fini par croire à ses propres histoires – et le charme fut rompu. Et soudain, la gloire de Flèche-Sinistre n’était plus qu’un vieux conte comme un autre, condamné à disparaître avec la centaine de trolls morts ce jours là dans un ultime cri de rage, qui s’estompait finalement pour ne laisser qu’un vague écho, le fantôme d’une grande idée qui avait cessé d’être.

Soudain j’étais le seul survivant de mon univers, une espèce à moi tout seul, une tribu d’un seul homme. Et moi de récupérer sur son cadavre l’épée de mon père, et de son père avant lui, et de prendre en chasse ceux qui avaient assassinés les miens, du haut de mes quatorze ans. Car malgré tout le sang versé et la sainte horreur qui émanait du dernier jour de mon enfance, jusqu’au plus profond de moi, j’entendais encore résonner les paroles de Kara’Sul le conteur de légendes, Kara’Sul le prodigieux, Kara’Sul l’immortel.

Et chaque vers de ses histoires, inscrits à même mon âme, m’exhortant à arracher ma vengeance…

Tout ça pour un vieux conte, auquel j’avais finis par croire moi aussi et pour lequel je m’apprêtais à traverser l’enfer tout entier, pourvu que j’en fasse surgir des plus sinistres ténèbres, la Gloire perdue de Flèche-Sinistre.




(Prochain fragment: Un tombeau pour mon corps...)
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Chroniques de la Flèche
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